Vous pouvez librement utiliser ce texte. Seules
les représentations publiques doivent être déclarées
à la S.A.C.D. (Société des auteurs dramatiques)
N'Y A PLUS DE CHEFS
par Michel Fustier
Un contremaître formé à un commandement de type autoritaire...
L'entreprise dans laquelle il travaille s'est petit à petit imprégnée
des nouveaux principes de décentralisation des responsabilités,
d'initiative et de liberté sur lesquels repose la philosophie de "l'entreprise
moderne" à la recherche de la QUALITE. Notre homme a beaucoup de
difficulté à faire sa mutation personnelle. Il est même
tenté de donner sa démission. Mais il s'accroche et à force
de volonté (et grâce à l'aide sa femme) il réussit
le difficile pari de se transformer lui-même et de conquérir une
place honorable dans une hiérarchie renouvelée.
La scène représente la salle de séjour de la maison de
Stapfler (elle-même située dans une région rurale à
mono-industrie), avec une table, deux chaises et une horloge. Il a la quarantaine
: carré, catégorique, bourru, proche du découragement...
Sa femme Yvonne représente la force réaliste sur laquelle il va
s'appuyer pour opérer son changement. La première et la dernière
partie doivent être jouées très simplement, dans un style
très réaliste. La seconde partie, au contraire, appelle une interprétation
beaucoup plus "théâtrale" et fantaisiste.
PREMIÈRE PARTIE : LA DÉMISSION
1
(L'horloge marque 15 heures 30)
Stapfler : (Entrant) Tu es là ?
Yvonne : Oui, je suis dans la cuisine. (Entrant à son tour) Pourquoi
est-ce que tu rentres si tôt ? Vous avez fini de récupérer
?
Stapfler : Ça te regarde ?... Récupérer, récupérer
! Tu sais bien que maintenant ça ne se fait plus. Tu rentres et tu sors
quand tu veux. Tu as envie de travailler, tu rentres. Tu n'as plus envie de
travailler, tu sors. Tu entres, tu sors. Tu re-entres, tu ressors. C'est comme
ça ! Si mon père voyait ça! Là où il y a
de la gêne, il n'y a plus de plaisir.
Yvonne : Pour toi le plaisir, c'est plutôt là où il y a
de la gêne !
Stapfler : ... Ai jamais été un profiteur
Yvonne : Quand même ! Tu pars toujours à la même heure, tu
reviens toujours à la même heure. On dirait que tu as avalé
un réveil.
Stapfler : Ah, ah, tu trouves ça drôle
Yvonne : Pas tellement. Mais c'est pour ça que je m'étonne de
te voir rentrer si tôt.
Stapfler : Eh bien, arrête de t'étonner.
Yvonne : Tout le monde a dû te voir passer dans le village.
Stapfler : Je n'ai rien à cacher.
Yvonne : Il t'est arrivé quelque chose ?
Stapfler : Que veux-tu qu'il me soit arrivé ?
Yvonne : Ils ne t'auraient pas foutu à la porte ?
Stapfler : A la porte ! Non mais dis donc : tu m'as bien regardé ? Suis
pas un type qu'on fout à la porte.
Yvonne : A force de râler... Tu n'es jamais content. Chaque fois qu'ils
font quelque chose... Si j'étais à leur place... Avec ton caractère
!
Stapfler : Alors il faudrait toujours être un béni oui-oui. Non,
ils ne m'ont pas foutu à la porte... J'ai donné ma démission.
Yvonne : Qu'est-ce que tu racontes ?
Stapfler : Qu'est-ce que je raconte, qu'est-ce que je raconte... J'ai donné
ma démission. Tu es sourde?
Yvonne : Mais tu es fou !
Stapfler : J'en avais vraiment marre d'être pris pour un paillasson...
Je vais au jardin arracher des pommes de terre...
Yvonne : Ah, mais dis donc : tu aurais pu me demander mon avis !
Stapfler : Ah non, ah non ! Pas toi. Ça suffit comme ça. Toujours
le même refrain, toujours demander l'avis des gens...
Yvonne : Je regrette, mon bonhomme : tu vas t'expliquer !
Stapfler : Et en plus, tu ne vois pas comme tu es : autori:taire et tout...
Je n'ai pas envie de m'expliquer. Tâche de comprendre toute seule... Je
te dis que je vais au jardin. Je binerai aussi les haricots. On va en avoir
besoin.
2
Yvonne : Écoute-moi bien : je ne plaisante pas... Reviens ici ! D'abord
tu vas prendre un peu de ton médicament... Ton ulcère, je le sens
comme si je l'avais (elle lui prépare un médicament)... Et ensuite
tu vas t'asseoir et me raconter ça en détail. Même si ça
ne te plàit pas. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? (Il boit) Tu
as vraiment donné ta démission ?
Stapfler : Oui. je l'ai donnée. Mais ça ne te regarde pas.
Yvonne : Comment, ça ne me regarde pas ! Il n'y a qu'à te regarder
pour savoir que ça me regarde. Et à qui est-ce que tu l'as donnée
? Au chef ?
Stapfler : Il n'y a plus de chefs, plus personne.
'Yvonne : Et Monsieur Radisson ?
Stapfler : Il n'y a plus de Monsieur Radisson maintenant. C'est jean-Louis.
Ou même jean-Lou... ! Moi j'ai jamais voulu qu'on m'appelle par mon prénom.
Stapfler je suis, Stapfler je reste... Et on me dit "vous". Et je
fous mon pied au cul de...
'Yvonne : Tu vas arrêter de faire l'idiot.
Stapfler : Et le chef, je ne sais plus qui c'est. Personne n'est chef, tout
le monde est chef. Tu leur demandes cequ'il faut faire : prenez vos responsabilités,
voilà ce qu'ils vous disent. Tu veux démissionner, tu ne sais
même plus à qui t'adresser.
'Yvonne : Alors, comment est-ce que tu as fait ?
Stapfler : J'ai été direct chez le patron, j'ai ouvert la porte
et je lui ai dit : "Monsieur Charvieux, je vous donne ma démission."
Yvonne : Qu'est-ce qu'il t'a répondu ?
Stapfler : Il m'a dit : "Ah, vraiment !... Stapfler, je suis content de
vous voir, mais je n'ai pas beaucoup de temps... Vous pouvez revenir demain
?"
Yvonne : Alors, ça n'est pas encore foutu.
Stapfler : Tu t'imagines que je vais revenir en arrière. Quand j'ai dit
quelque chose, je l'ai dit. Et lui : revenez demain. Justement non : je ne reviens
pas demain.
Yvonne : Sacrée tête de bois ! Tu voudrais quand même m'expliquer
un peu. Comment ça s'est passé, qu'est-ce qui t'est arrivé,
pourquoi ? Tu es sonné ?
Stapfler : Oui, je suis sonné. Si tu étais à ma place...
je te répète que je vais au jardin.
3
Yvonne : Tu as fini de chercher à te défiler ? Je voudrais quand
même comprendre un peu.
Stapfler : On n'en finira pas : tout le monde veut comprendre !(Un temps.) C'est
la faute de Monsieur Joubert. Ce matin, il vient me voir : "Vous savez
que dans votre atelier la moyenne hebdomadaire de travail n'est que de vingt-sept
heures vingt ? 17% de moins que dans le reste de la maison" - "Ah
oui ! Pourquoi est-ce que vous me dites ça à moi ?" - "Mais
parce que c'est vous qui êtes responsable de ce qui se passe chez vous"
– "Moi, responsable ! Ça alors !" Ils me disent que je
suis responsable...
Yvonne : Tu ne trouves pas qu'ils ont raison...
Stapfler : Mais je ne suis plus responsable de rien du tout. Etre responsable,
c'est être chargé de faire la discipline, de donner les ordres,
d'enguirlander les gens, de les mettre à pied...
Yvonne : Et alors ?
Stapfler : Mais justement : tout ça c'est défendu. Ça marche
à la japonaise, à ce qu'il paraît. On fonctionne au consensus,
au super consensus. Il n'y a plus de discipline et tout le monde commande et
personne... Quant à enguirlander, il n'y a plus que les chefs qui se
font enguirlander...
Yvonne : Tu vois bien : tout n'est pas perdu...
Stapfler : Responsable !... Alors je lui dis, à Monsieur Joubert : "Que
voulez-vous que j'y fasse si mon personnel ne vous donne pas satisfaction...
Ici, je suis moins que le balayeur. Le balayeur, au moins il a l'impression
d'être utile ! Allez vous expliquer vous-même avec eux. Moi si je
leur dis quelque chose, ils rigolent" - "Stapfler, ne montez pas sur
vos grands chevaux." - "D'ailleurs vous avez bien raison : c'est tous
des feignants, de la raclure, tire au cul et compagnie !... Mais maintenant
ça, n'est plus permis de le leur dire... Ces petits cons, ils ont tous
leur B.T.S. Ou même leur bachot. J'ai l'air malin."
Yvonne : Tu n'aurais pas dû lui parler comme ça
Stapfler : Je me gênerais ! Et je lui dis encore : "Vous ne savez
pas ce qu'il leur faudrait, à tous ? C'est le bataillon disciplinaire.
Tous des petits gars qui s'ont même pas été capables de
faire leur service militaire. Evidemment : jamais appris à respecter
les supérieurs." Il me regarde d'un drôle d'air... Il sait
bien que ce que je dis c'est vrai : "C'est difficile de parler avec vous,
Stapfler."
Yvonne : Il a bien raison. Toi, quand tu ne veux pas comprendre...
Stapfler : Nom de dieu de nom de dieu : si toi aussi...
4
Yvonne : Et alors ? Monsieur Joubert ?
Stapfler : ... Au bout d'un moment il me dit : "Je n'irai pas par quatre
chemins : si le personnel de votre atelier fait de l'absentéisme, c'est
de votre faute." - "De ma faute... Ces salopards, ces emmerdeurs,
ces trous du cul ! De ma faute !"
Yvonne : Tu dis des choses et puis tu te repens après.
Stapfler : Je ne me repens jamais. De toute façon ça n'a pas eu
l'air de le troubler : "Je suis d'accord avec vous, Stapfler : nous avons
considérablement modifié le rôle de l'encadrement. C'est
peut-être dur à comprendre, mais aujourd'hui, on ne prend pas les
mouches avec du vinaigre... Tout ce que nous vous demandons maintenant, Stapfler,
c'est d'être comme un pot de miel au milieu de votre atelier. Vous êtes
là, vous sentez bon, les gens ont envie de venir vous manger..."
Tu te rends compte !
Yvonne : J'aimerais bien, moi, que tu sois comme un pot de miel...
Stapfler : "Bien sûr que vous êtes responsable de l'absentéisme,
il ajoute. Vous, vous n'êtes pas comme un pot de miel, mais comme un gros
tas de... non, ne me faites pas dire ce que je ne veux pas dire, comme un...
énorme bloc de mauvaise humeur, rempli de choses désagréables
à dire aux gens : ça ne leur donne pas très envie de venir
travailler... Ni surtout de bien travailler."
Yvonne : Oh, que je le comprends bien ! Quand tu te mets à gueuler...
Tu me fais honte quelquefois.
Stapfler : Eh bien garde-le pour toi. "Mais enfin, Monsieur Joubert, gueuler
ou pas, ils ont bien une conscience professionnelle" – "Stapfler,
ça, c'est des mots de l'ancien temps. Aujourd'hui, on a envie ou on n'a
pas envie. Le rôle des contremaîtres c'est de donner envie aux gens
de venir traviller." Tu parles ! "Que le contremaître organise
son atelier pour que les ouvriers aient tout ce dont ils ont besoin au moment
où ils en ont besoin. Et à la limite, ce sont les ouvriers qui
doivent engueuler le contremditre s'ils ne sont pas contents de lui..."
Je te le dis, un paillasson
Yvonne : Et alors ?
Stapfler : Et alors le ton a monté : Moi, trente ans de métier,
de l'expérience, de l'autorité, j'ai fait mes preuves, je sais
ce que j'ài à faire... et ces petits voyous ! D'accord, je gueule
: mais cite m'en un qui ne gueule pas...
Yvonne : Oui, jean Bonneton.
Stapfler : Tu oses me comparer à... ce... Merde, alors
Yvonne : Enfin, bref... tu as fini par...
Stapfler : ...Leur flanquer ma démission, comme je te l'ai dit.
Yvonne : C'est tout toi, ça. Tu ne sais pas te dominer.
Stapfler : Quand on a sa conscience pour soi ! Laisse-moi aller arracher des
pommes de terre... Les pommes de terre, au moins, il n'y a pas besoin de leur
demander leur avis. (Il prend un panier.) Si tu avais reçu autant de
coups de bambou que moi ! (Il sort).
DEUXIÈMF, PARTIE
LES CINQ COUPS DE BAMBOU
(Comme une sorte de choeur antique, Stapfler et Yvonne reviennent en arrière,
sortent de leur rôle et commentent l'action en s'adressant aux spectateurs.)
5
Yvonne : Premier coup de bambou : le séminaire d'analyse de la valeur
! (coup de gong). "La valise des malheurs", comme ils disent entre
eux... Donc le séminaire. On cherchait des volontaires... Bien obligé
d'y aller! Oui, c'est comme ça que ça commence : on les force
à être libres. Lui, il n'aime pas ça... Vous qui avez l'air
de nous écouter objectivement... jusque-là tout se passait bien,
la boîte tournait régulièrement, les chefs pour commander,
les subordonnés pour obéir, et tout le monde embarqué sur
le même bateau, attelé au même char. Comme on dit...
Stapfler : (Revenant sur la scène comme témoin de ses malheurs.)
Et tout à coup voilà qu'arrive un gars qui nous dit, Écoutez
bien : il faut avoir des idées nouvelles. Avoir des idées nouvelles,
ça veut dire en réalité : occupez-vous de ce qui ne vous
regarde pas. Mais ça, on n'a pas compris tout de suite.
Yvonne : Donc ayez des idées nouvelles ! Soyez créatifs...
Stapfler : Bien ayons des idées nouvelles... soyons créatifs...
Yvonne : Je vous donne un problème à résoudre, trouvez
une solution.
Stapfler : Halte-là ! Comment voulez-vous que Stapfler trouve une solution
: ou bien Stapfler la connàlt, la solution, ou bien il ne la connaît
pas. Si Stapfler la connaît, la solution, il nous la dit tout de suite.
Ça n'est pas malin ! Si Stapfler ne la connait pas, il ne la connaît
pas. Rien à faire ! Et c'est comme ça, lui : clair et net. Il
sait, il ne sait pas. Pas besoin d'aller chercher plus loin : c'est du temps
perdu. Et si Stapfler ne sait pas, le chef de Stapfler, lui, il sait. Et si
le chef de Stapfler ne sait pas - ça peut arriver, ce ne sont que des
hommes tout de même, pas des dieux - le chef du chef de Stapfler doit
savoir, etc., etc. Alors, vos histoires d'idées nouvelles !
Yvonne : "Stapfler ! Est-ce qu'il ne vous est jamais arrivé d'avoir
une bonne idée ?"
Stapfler : Vous voyez comme ils sont : ils essayent de vous prendre en défaut
! "Moi ? Une bonne idée ? jamais !" Je ne vais pas me laisser
faire !
Yvonne : "Il ne vous est jamais arrivé de dire, à plus ou
moins haute voix :Si j'étais à la place du patron, je ferais ci,
je ferais ça... ?"
Stapfler : ... Ah, ils sont forts, je vous assure. Bien sûr que ça
lui est arrivé, A Stapfler : Mais comme ça, en rigolant, à
l'apero, sans porter à conséquence. Et ça n'est pas une
raison pour le crier sur les toits... Stapfler n'aime pas que les autres fourrent
leur nez dans ses affaires : Il n'aime pas non plus fourrer son nez dans les
affaires des autres. Le chef, c'est le chef, ça ne se discute pas.
6
Yvonne : Après l'analyse de la valeur, la communication : second coup
de bambou !... (coup de gong) De séminaires en séminaires, ils
ont fini par complètement l'assommer. Et moi, pendant ce temps toute
seule à la maison... Et lui avec son ulcère... Ça commençait
à le travailler. La communication... Oui, pour lui c'était tout
simple
Stapfler : Quand le chef a parlé, l'ouvrier s'exécute.
Yvonne : L'animateur : "Très bien, Monsieur Stapfler... Mais vous
qui avez l'habitude de donner des ordres, ne voulez-vous pas nous faire une
démonstration ? Je vous propose de commencer par un exercice simple :
transporter dans la salle 19, à droite en montant l'escalier, tout le
matériel qu'il y a dans la salle où nous sommes."... Cela
se passait dans une grande maison à la campagne avec des étages.
"Et symétriquement transporter dans cette salle où nous sommes
tout le matériel qu'il y a dans la salle 19... Monsieur Stapfler, Nous
sommes dix-sept sous vos ordres : il faut que vous nous expliquiez comment nous
y prendre. Nous attendons vos instructions. Nous nous exécuterons."
Stapfler : Ses instructions, Stapfler, il les a données! Oh, pauvre de
lui... Il n'aurait jamais pu imaginer... Si vous aviez vu cette pagaille...
Les gars, on aurait pensé qu'ils avaient fait exprès de n'avoir
rien compris !
Yvonne : Lui, il s'était efforcé d'être clair et bref...
A l'image de Napoléon donnant ses ordres avant la bataille d'Austerlitz
! Mais eux, comme des singes malfaisants, ils avaient tout embrouillé
en prenant au pied de la lettre des choses qu'il avait dites comme ça,
simplement pour détendre l'atmosphère et se faire mieux comprendre...
Stapfler : Finalement la moitié du matériel de la salle où
ils étaient s'est retrouvé dans la salle 15 qui était à
côté de la salle 19 Et celui de la salle 19 a fini par aboutir
dans le bureau du directeur qui n'était pas très content... Mais
du moment que c'était "pédagogique", il n'a rien dit...
Et toutes les chaises se sont trouvées mystérieusement regroupées
dans le jardin, au pied de la charmille... Pauvre Stapfler !
Yvonne : Il parait que tout ce qu'ils avaient fait, il le leur avait dit ! De
là à penser que s'il n'avait rien dit, ça se serait mieux
passé... !
Stapfler : Et, comme l'a très aimablement fait remarquer l'animateur
: La communication c'est peut-être plutôt : quand le chef a parlé...
Yvonne : L'ouvrier L'EXÉCUTE. Exécute qui ? Mais oui, lui, le
chef!
Stapfler : Ils ont employé une partie de la semaine à discuter
là-dessus.
Yvonne : Le lundi suivant le travail a repris normalement. Mais le ver était
dans le fruit. Et en plus de son ulcère, Il s'est mis à avoir
des insomnies...
7
Satpfler : Sur ce, séminaire de créativité!
Yvonne : Troisième coup de bambou ! (coup de gong) Ah, ces séminaires,
La trouille qu'il avait d'y aller ! Le matin, il vomissait.
Stapfler : Il y avait de quoi. Cette fois, vous savez ce qu'il leur a dit, le
créatif de service ? Il leur a dit: "on va s'amuser à tout
foutre en l'air !" Et je vous fais remarquer qu'il était payé
par la direction...
Yvonne : Donc on va tout foutre en l'air, on va refaire le monde !
Stapfler : Et il s'en prend à tout ce qui lui tombe sous la main : les
fenêtres, les moulins à cafés, les essuie-glaces... Bon,
jusque là, rien à redire. Et puis tout à coup, le jeu se
gâte. On remet en cause les grands trucs : la famille, l'éducation,
la patrie, la religion, la sécu... On concasse, comme il dit. On concasse
joyeusement ! Moi, ça commence à me serrer là... Bon Dieu,
il va tout démolir !
Yvonne : "Et maintenant nous allons imaginer ce qui se passerait si on
supprimait tous les chefs... Ça s'appelle un scénario."
Stapfler : Ça y est. C'est bien ce que je craignais. Je le voyais venir.
Et je te supprime le chef : avec toutes les conséquences.
Yvonne : Mais vous pensez bien que les gars, les conséquences, ils les
voyaient toutes meilleures les unes que les autres. C'était une trop
bonne occasion de tomber sur Stapfler, sans en avoir l'air : on se sentirait
plus libres, on serait joliment plus détendus, on serait vraiment responsables
de son travail, on réfléchirait, on ne prendrait pas de décisions
avec lesquelles on ne serait pas d'accord, on serait obligés de comprendre
ce qu'on fait, le boulot serait mieux fait, plus vite, ça ferait des
économies...
Stapfler : Des économies, comment ?
Yvonne : Eh bien, le chef, plus besoin de le payer.
Stapfler : Ils avaient trouvé ça tout seuls !
Yvonne: Et puis toutes les conneries qu'il fait, il ne les ferait plus. Et puis
on pourrait installer la machine à café dans son bureau... Le
paradis, quoi!
Stapfler : Depuis l'histoire du déménagement l'atmosphère
était déjà lourde. Mais là, cette affaire n'a rien
arrangé... D'ailleurs, Stapfler l'avait toujours dit, c'est vrai : la
machine a café, elle est bien trop loin de l'atelier.
8
Yvonne : Le quatrième coup de bambou qu'il a reçu... (coup de
gong), c'est avec cette histoire des cercles de qualité. Encore un de
ces trucs avec des yeux carrément bridés.
Stapfler : Voilà qu'on va se mettre à demander leur avis aux gars
! Mieux que ça : ce sont eux qui vont nous dire ce qu'il faut faire.
Encore une fois, à quoi est-ce que ça va servir qu'ils aient des
chefs ?
Yvonne : Réponse : ils n'ont pas besoin d'avoir des chefs Il suffit qu'ils
soient créatifs. On te l'a déjà dit.
Stapfler : Décidément, Ils disent toujours la même chose.
Feraient mieux d'être un peu plus créatifs, précisément
!
Yvonne : Ça les intéresse, ça les motive, ça les
responsabilise...
Stapfler : Et puis quoi encore ? On ne leur demande pas d'être motivés,
mais de boulonner, de boulonner... Je veux bien que, depuis qu'il y a des machines
automatiques, ça change la perspective... Mais alors qu'on le dise carrément,
que c'est pour les occuper. D'accord, on ne peut pas coller tout le monde au
chômage d'un seul coup. Alors, si c'est pour les occuper... En attendant,
l'atelier, c'est devenu une vraie usine à problèmes. Avant, on
produisait des moteurs. Maintenant on fabrique des problèmes.
Yvonne : C'est trop lourd, ça ne va pas assez vite, il y a toujours du
retard, ça n'est pas assez précis, il y a des vibrations, le plan
n'est pas bon, les tolérances sont trop serrées, il faut faire
de plus grandes séries, il faut faire de plus petites séries...
Stapfler : Depuis qu'ils ont le droit à la parole, c'est un vrai miracle
que la production n'ait pas diminué... Je veux dire la production de
moteurs, pas celle de problèmes. On fait même courir des bruits...
qu'elle aurait augmenté. Mais les ordinateurs, on leur fait dire ce qu'on
veut !
Yvonne : Et pendant qu'ils sont en train de résoudre leurs problèmes,
lui, il tourne là au milieu comme un chien sur une place publique...
Stapfler : L'atelier de Stapfler, avant, c'était une armée rangée
en bataille : rien ne dépassait de rien... Il passait l'inspection. Maintenant
ça grouille de partout... On se prend les pieds dans les suggestions
qui trainent. Et chaque jour il y a des pleins seaux de solutions qu'on jette
à la poubelle ! Et le soir, sur le coup des dix, onze heures, il y a
encore des gars qui travaillent dans les coins à faire des trucs pas
possibles... Sans même qu'il en sache rien... C'est le désordre
de la vie, à ce qu'il parait. Pour une belle connerie, c'est une belle
connerie Allez, je retourne à mon jardin... Mes haricots bien alignés
! Mes allées bien ratissées... (il ressort dans la direction du
jardin).
9
Yvonne : Le dernier séminaire qu'il a suivi... Alors là il a tout
compris ! C'était sur "la psychologie de l'homme au travail".
Cinquième coup de bambou ! Fulgurant ! Décisif ! Une sorte de
récapitulation... (coup de gong) D'ailleurs, ça n'était
pas très compliqué, écoutez bien : le chef, il doit respecter
les caprices de l'ouvrier... Terminé ! C'est ça, la psychologie.
Si l'ouvrier fait la gueule, le chef doit se dire: qu'est-ce que j'ai bien pu
lui faire ? Et quand le chef a compris ce qu'il a fait à l'ouvrier, il
doit s'efforcer de ne plus recommencer... Il suffisait de le savoir ! Parce
que, quand l'ouvrier fait la gueule, il travaille moins bien. Ç'a été
prouvé. C'est démontré. On a fait des expériences...
Et ce qui est important, ce n'est pas que le chef ait de l'autorité,
c'est que le travail se fasse mieux... Oui, ça, ce n'est pas exactement
de la psychologie ouvrière, c'est de la psychologie patronale. Mais maintenant,
ouvriers et patrons, ça se confond : c'est tout des hommes. Et que le
travail se fasse mieux, finalement ça fait du bien à "L'HOMME".
Tant pis pour le chef : il n'avait qu'à ne pas se trouver là.
Le chef, on le déploie comme un tapis rouge sous les pas de l'ouvrier.
Le chef, peut-être que ce n'est pas un homme En tout cas, c'est pas à
lui que ça fait du bien
TROISIÈME PARTIE :
UN HOMME PEUT CHANGER
10
Yvonne : (Parlant au public.) Voici donc l'histoire de Stapfler... Comment elle
a commencé, comment elle a continué...Et maintenant comment va-t-elle
finir ?... Eh bien, ces coups de bambou, je devrais plutôt dire, ces coups
de bâton... ça lui a finalement fait beaucoup de bien. Moi j'avais
bien essayé, mais je n'avais jamais pu taper assez fort ! Naturellement,
sa démission n'a pas été acceptée. On nous a au
contraire envoyés tous les deux en voyage pour quelque temps... Eh oui
: ils mettent les femmes dans le coup maintenant ! Il a réfléchi...
je veux dire : on a réfléchi... Même si c'était son
père qui l'avait élevé comme ça... il faut changer
avec son temps ! Quand on a quarante-cinq ans on peut encore changer. Ensuite
on est rentrés, il a repris son poste... Et tous ces séminaires,
qu'il avait manqués la première fois, il les a refaits, comme
volontaire ce coup-ci. Eh oui, eh oui... J'en ai même fait quelques-uns
avec lui... Et il y a des choses qu'il ne comprenait pas et que je lui ai expliquées...
Ça l'a beaucoup travaillé. Des idées nouvelles : pourquoi
pas? Avec prudence, bien sûr, mais pourquoi pas? Et les cercles de qualité
: même chose... Et les années ont passé. Moi, maintenant
j'ai appris la comptabilité et je travaille à domicile pour les
uns et pour les autres... Quant à lui ! ...Mais voyez plutôt !
(Elle va tourner les aiguilles de la pendule : il est huit heures et demie.
On entend un bruit dans la coulisse.)
11
Yvonne : (Reprenant son rôle : elle s'est assise à la table et
fait des comptes.) C'est toi ?
Stapfler : Oui, c'est moi.
Yvonne : Tu es bien en retard ce soir !
Stapfler : J'ai encore eu des emmerdes avec Delporte, tu sais le petit chef
d'atelier que j'ai embauché pour s'occuper des décolleteuses.
Yvonne : Encore lui... Je t'ai laissé de la soupe sur le coin de la cuisinière.
Elle doit être encore tiède, mais fais-la réchauffer un
petit peu. Il y a aussi un reste de purée.
Stapfler : Oh, ça ira comme ça (il s'installe pour dîner).
Et toi, ça tourne ?
Yvonne : Oh, je m'en vois... La comptabilité dans les garages, c'est
toujours tellement compliqué ! (il mange). Qu'est-ce qui lui est encore
arrivé à ce pauvre Delporte ?
Stapfler : Je ne sais pas ce qu'on leur apprend dans les écoles. Ils
connaissent parfaitement les histoires de clés et de boulons : mais dès
que c'est des affaires d'hommes, ils ne savent plus comment s'y prendre. Il
s'est encore accroché avec Favier. Ça a failli faire vilain.
Yvonne : Ils se sont tapés dessus ?
Stapfler : Pas tout à fait... Mais moi, en tant que chef du personnel,
j'ai dû envoyer une lettre recommandée à Favier... J'étais
embêté ! Je l'ai dit à Delporte... Je lui ai dit : "J'ai
envoyé une lettre recommandée à Favier parce que je suis
bien obligé de défendre la hiérarchie. Mais en réalité,
toute cette histoire, c'est de ta faute. Et Favier le sait très bien,
non seulement que c'est de ta faute, mais que je sais que c'est de ta faute..."
... Dis donc, c'est une purée vite fait, ça ?
Yvonne : Évidemment...
Stapfler : C'est dégueulasse !
Yvonne : Ça nourrit... C'est toujours ça. Tu n'as jamais le temps
de m'arracher des pommes de terre !
12
Stapfler : Ah, le jardin ! c'est vrai que... (il mange). Et justement, Delporte,
je lui ai dit : "Est-ce que tu as un jardin potager ?"
Yvonne : Bien sûr qu'il en a un. Je passe devant tous les jours... Je
me faisais même la remarque que pour un jeune, c'était étonnant.
Et drôlement bien tenu !
Stapfler : C'est ce qu'il m'a répondu. Alors je lui ait dit : "Voilà,
si tu as un jardin, nous allons tout de suite nous comprendre... Tes ouvriers
il faut que tu les traites exactement comme tu traites tes légumes..."
- "Antoine, tu déconnes..."
Yvonne : Ah, parce qu'il t'appelle Antoine. Et il te tutoie.
Stapfler : Naturellement. On est de la même école... à quelques
générations près. Remarque, lui, il m'appelle Antoine,
mais moi je lui dis Delporte : ça suffit à marquer la différence
! ... "Eh oui, comme tu traites tes légumes. Avec eux tu ne te mets
jamais en colère, tu ne leur dis pas que ce sont des imbéciles...
Mais au contraire tu leur prépares le terreau, tu leur enlèves
les mauvaises herbes, tu leur mets de l'engrais, tu les arroses, tu les couvres
quand il gèle, tu les débarrasses des pucerons... Enfin tu fais
tout ce que tu peux pour qu'ils se sentent bien... Et puis ensuite tu leur fous
la paix et ils savent tout seuls comment il faut faire pour grandir, et pour
devenir de bons légumes, bien savoureux... Tu les laisses se débrouiller."
Yvonne : Qu'est-ce que tu as encore été imaginer ?
Stapfler : Sais pas. Tu ne trouves pas que c'est une bonne comparaison. Ça
m'est venu comme ça. Alors il me répond, avec ses yeux d'ahuri
: "Mais à l'atelier ce n'est pas du tout la même chose, je
suis le chef !" Alors je lui dis : "Ça n'est pas une raison
pour ne pas leur faire confiance. Peut-être qu'il n'y a que ça
qui te manque : tu voudrais toujours tout savoir et tu ne fais pas confiance
aux autres. Qu'est-ce que tu connais à la croissance des haricots ? Et
pourtant ils poussent ! Mais tu es jeune, tu peux encore apprendre. Ça
serait dommage si à ton âge tu ne pouvais pas encore apprendre."
Yvonne : Si tu veux du fromage, il y en a dans le placard.
Stapfler : (Se levant pour aller chercher le fromage.) Je veux bien. Et j'ai
ajouté : "Tu vois, tu partirais le matin pour l'atelier comme tu
vas le soir à ton jardin... Tu deviendrais un bon jardinier, un bon jardinier
d'hommes !
Yvonne : Tu sais que ça me fait tout drôle de t'entendre raconter
ça.
Stapfler : Ah oui ! Et pourquoi ?
Yvonne : Non, non... Pour rien.
Stapfler : Et finalement, Delporte, je l'ai inscrit à un séminaire
sur la communication... On commencera par là. Il n'est pas idiot. Ça
va être une découverte. Il en reviendra à moitié
sonné... Mais peut-être que ça le fera réfléchir.
(Il a fini son repas.) Parce que quand les ouvriers sont heureux, ils travaillent
mieux. Et quand ils travaillent mieux, le chef lui aussi est heureux... Je ne
sais pas où je vais chercher tout ça.
Yvonne : Range tes couverts dans le lave-vaisselle. je ferai une machine demain...
Stapfler : (Revenant s'asseoir dans un fauteuil, en face d'Yvonne.) C'est vrai
que ça me fait tout drôle à moi aussi. On a joliment changé
Yvonne : Oui, tu peux le dire. Et ton ulcère, c'est complètement
fini, maintenant ?
Stapfler : (Se tâtant l'estomac.) J'en ai bien l'impression, je ne sens
plus rien.
Yvonne : Quand je pense à tous les caprices que tu faisais pour manger
toujours à la même heure...
Stapfler : Faut croire que ça venait d'ailleurs.
Yvonne : Ça se peut bien.
Stapfler : C'est bien mystérieux ! Faut jamais désespérer.
(Yvonne continue à travailler. Lui met les pieds sur la table... Le silence
s'installe.)
Variante moins euphorique pour la troisième partie
TROISIÈME PARTIE :
UN HOMME PEUT-IL CHANGER?
10
Yvonne : (Prenant le rôle du... sage et parlant au public.) Voici donc
l'histoire d'Antoine Stapfler... Comment elle a commencé, comment elle
a continué... Et maintenant comment va-t-elle finir ?... Ici l'auteur
est embarassé : les histoires de ce genre, il arrive qu'elles finissent
mal, tant les hommes ont de peine à changer leurs comportements et à
devenir tout simplement... réalistes ! Mais il arrive aussi qu'elles
finissent bien, si on s'y prend assez tôt et si on s'en donne la peine.
Pourquoi ne serait-ce pas le cas de notre ami Stapfler ? Voici en tout cas quelle
fut, donnant le départ au processus de sa transformation, la fin de la
conversation qu'à la suite de ces événements il eut avec
sa femme... une bonne femme, il faut le reconnaître : patiente, intelligente....
réaliste, justement
Yvonne : (Reprenant son rôle et appelant) Antoine
Stapfler : (Revenant avec son panier plein de pommes de terre) Me voilà,
j'ai fini.
Yvonne : Ça va mieux ?
Stapfler : Ça va mieux, ça va mieux... ? Ça désénerve.
Yvonne : Bon. Alors qu'est ce qu'on va faire ? On ne peut pas en rester là.
Tu ne voudrais pas essayer de revenir à la raison ?
Stapfler : A la raison, tu en as de bonnes
Yvonne : Oui, tu ne crois pas qu'il serait temps de renverser la vapeur ? Maintenant
que tu as laché ta bile ! Tu ne crois pas qu'un bonhomme, une fois dans
sa vie, ça peut changer ? Ce serait peut-être plus intelligent
que de donner ta démission.
Stapfler : Qu'est-ce que tu veux dire ?
Yvonne : Je veux dire, en faisant un petit effort... T'as tout juste cinquante
ans. Tu pourrais faire un effort.
Stapfler : J'aimerais pas tellement. Et puis, si j'ai raison, pourquoi est-ce
que je changerais ?
Yvonne : Oui, mais si tu as tort ?
Stapfler : Il faudrait me le prouver.
Yvonne : En tout cas ça serait plus simple de te changer toi, plutôt
que de vouloir changer tous les autres.
Stapfler : Je ne vois pas pourquoi ce serait moi qui changerais.
Yvonne : Tu n'es pas le plus fort... Tu vois bien.
Stapfler : Et alors, comme mon père m'a fait, il faudrait qu'ils me défassent
! Je n'aimerais pas avoir passé cinquante ans à me tromper.
Yvonne : Le monde a changé. Ton père ne pouvait pas le savoir.
Tu n'as pas passé cinquante ans à te tromper. Suppose que tu sois
une cheville ronde... C'est pas de ta faute : maintenant on fait tous les trous
carrés.
Stapfler : Tu t'imagines ce que ça te ferait à toi si on voulait
te retailler !
Yvonne : Tu m'en as bien fait voir d'autres... Écoute, peut-être
que la mode, elle reviendra aux trous ronds : mais tu aura dépassé
l'âge de la retraite, et d'ici-là...
Sta fler : D'ici là, d'ici là...
Yvonne : Tu veux vraiment qu'ils se mettent à chercher un autre contremditre
qui fasse l'affaire ?
Stapfler : Pour se farcir tous ces petits... ! Ils peuvent chercher longtemps.
Yvonne : Je ne jouerais pas à ce petit jeu : ils finiraient par trouver
!... Mais je fais un rêve : suppose que ce soit toi qu'ils trouvent !
Que tu aies tellement changé que ce soit toi qu'ils retrouvent !... Et
moi, ça ne me déplairait pas que tu deviennes un peu plus gracieux...
Tu vois, je vais te diïe quelque chose : si seulement tes ouvriers, tu
les traitais comme tu traites tes légumes...
12
Stapfler : Comme je traite mes légumes ?
Yvonne : Avec eux tu ne te mets jamais en colère, tu leur prépares
le terreau, tu leur enlèves les mauvaises herbes, tu les arroses, tu
leur mets de l'engrais, tu les débarasses des pucerons, tu les couvres
quand il gèle... Et à part ça, tu ne leur dis pas comment
il faut faire pour grandir, ni pour devenir bons, tu les laisses se débrouiller
tout seuls...
Stapfler : A l'atelier, ce n'est pas la même chose : je suis le chef.
Yvonne : Ça n'est pas une raison pour ne pas leur faire confiance. Peut-être
qu'il n'y a que ça qu'il te manque : savoir faire confiance. Peut-être
que tu peux encore apprendre. Tu partirais pour l'atelier comme tu vas à
ton jardin : un bon jardinier, tu serais devenu, un bon jardinier d'hommes...
Stapfler : Maintenant, je suis trop vieux. J'ai donné ma démission.
Yvonne : Ils n'ont pas eu l'air de la prendre bien au sérieux. C'est
bien normal que tu fasses un petit caprice, de temps en temps. Toi aussi tu
es un homme après tout ! Mais si, mais si ! Et puisque le patron t'as
dit de revenir le voir demain, vas-y et explique toi avec lui. Peut-être
qu'ils pourraient t'aider... Sans perdre la face.
Stapfler : Je l'ai déjà perdue.
Yvonne : Justement, tu ne risques pas de la perdre de nouveau. Tu as même
tout à gagner... Tu ne crois pas que du chef au patron il y a la même
distance que de l'ouvrier au chef ? Et pour le patron il est essentiel que le
chef ne fasse pas la gueule !
(Le téléphone sonne.)
Yvonne : Tu vois, je parie que c'est lui. (Elle décroche...) Mais oui,
c'est lui... "Ici, c'est sa femme, c'est Madame Stapfler"... Il t'a
cherché partout... "Oui, il a eu un petit moment de... fatigue...
Est-ce que tu peux aller le voir demain matin vers dix heures... Si tu as le
temps, bien sûr !... Il aurait une mission à te confier... C'est
entendu il y sera." (Elle raccroche.) Qu'est-ce que je te disais ?
Stapfler : Tu décides à ma place. Une mission ? Et ma démission
?
Yvonne : Ne fais pas l'âne ! Probàble qu'il a mal compris. Ou peut-être
qu'il a fait exprès de ne pas comprendre... Profites-en pour négocier
ton tournant. Il a fait de la psychologie, lui aussi. Et si tu sais t'y prendre,
c'est lui qui fera le tapis rouge et tu n'aura plus qu'à t'essuyer les
pieds.