UNE TÊTE DE COCHON
Michel Fustier
Fourneaux est un autodidacte à la parole facile qui a toujours protégé sa liberté personnelle et n'a jamais voulu s'engager dans son travai1. Le chef d'atelier est un homme énergique, mais naïf, pagailleur, cupide, inculte et vaniteux.
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LE CHEF - Je ne sais pas si vous êtes au courant, Fourneaux...
FOURNEAUX - Probablement pas. Je ne suis jamais au courant de rien, ici.
LE CHEF - Ne vous en prenez qu'à vous... Au courant de ce que, sur les
indications du Cabinet Raccam, ils ont décidé de procéder
chaque année à une évaluation du personnel.
FOURNEAUX - Evaluation?
LE CHEF - Oui: pour aider chacun à mieux se connaître et pour l'inciter
à se corriger de ses défauts, nous mettons des notes sur les différents
points : exactitude, conscience professionnelle, sociabi1ité, intelligence
générale, etc, etc... Vous n'étiez vraiment pas au courant?
FOURNEAUX - Je pensais que c'était un bobard.
LE CHEF - Mais pas du tout, c'est très sérieux... Je veux bien
que pour les O.S. ça ne rime effectivement pas à grand-chose,
mais si c'est dans cet esprit que vous vous présentez à cet entretien...
FOURNEAUX - Ah! parce que c'est maintenant que vous allez me donner mes notes...
?
LE CHEF - Exactement.
FOURNEAUX - ... et me dire mes défauts? Je ne me fais pas d'Illusions.
LE CHEF - De toute façon voici vos résultats... Si vous voulez
saisir cette chance d'améliorer votre avenir professionnel...
FOURNEAUX.- Mon avenir professionnel? Qu'est-ce que vous me proposez?
LE CHEF - Pour le moment rien de précis, mais on ne sait jamais... Une
promotion, ça vous arrive comme une tuile sur le coin de la figure.
FOURNEAUX - Allons, allons, chef, soyez sérieux. A quoi est-ce qu'elle
sert vraiment, cette évaluation?
LE CHEF - Oh! vous l'anarchiste, ne cherchez pas à comprendre. Vous vous
êtes fait assez de tort comme ça, toujours en train de raisonner,
c'est obligatoire pour le bilan social. Et on peut avoir des prêts!
FOURNEAUX – Je n'ai pas besoin de prêts!
LE CHEF – Pas vous: l'entreprise. Voici vos notes.
FOURNEAUX - Je vous arrête tout de suite. Ça ne m'intéresse
pas. Ne perdez pas votre temps.
LE CHEF - Il n'est pas prévu que l'employé concerné puisse
ne pas être intéressé.
FOURNEAUX - Ah! c'est curieux. Ça me paraît tellement évident.
Moi en tout cas je m'en tape. Surtout maintenant! L'importance que j'attache
à ce que vous pensez de moi (geste) !
LE CHEF - Encore une preuve de votre absence totale de motivation pour ce que
vous faites. C'était
d'ailleurs l'essentiel de ce que j'avais à vous dire.
FOURNEAUX - Ah bon! Eh bien! on est d'accord...
LE CHEF - On fait un effort pour vous informer et vous, vous vous en moquez.
Mais encore une fois ça ne m'étonne pas : vous êtes là
comme si vous n'y étiez pas: vous arrivez, vous repartez,
vous ne faites pas un geste plus vite que l'autre, tous les trois quarts d'heure
vous allez pisser...
FOURNEAUX - Si on nous empêchait pas de fumer!
LE CHEF - Quand le travail presse, vous arrivez même à aller pisser
toutes les demi-heures... Vous ne touchez jamais de primes et ça vous
est complètement égal.
FOURNEAUX - C'est vrai, chef.
LE CHEF - Vous vous foutez de tout, Fourneaux. Et le plus fort c'est que le
seul point positif qui ait été relevé à votre actif,
c'est votre exactitude : si encore vous étiez en retard, ça vous
ferait moins longtemps à vous foutre de tout. Mais dans l'état
actuel des choses, vous vous en foutez vraiment jusque-là.
FOURNEAUX - C'est parce que je n'aime pas être pressé: c'est légitime.
LE CHEF - Oui, mais à ce point-là!
FOURNEAUX - Et peut-être que c'est l'absence d'intérêt, l'ennui,
que j'aime. Je crois même que c'est grâce à lui que j'arrive
à tenir.
LE CHEF - A tenir?
FOURNEAUX - Oui. A trouver, comment dire, un certain soulagement à venir
travailler. Je vais, je viens : ça ne me fait ni chaud ni froid. Quand
on n'a ni chaud ni froid, on est bien.
LE CHEF - C'est une conception, Fourneaux. Et ce qui aggrave encore votre cas,
c'est que vous êtes très intelligent. Vous avez fait des études,
Fourneaux. Alors, ce comportement stupide et buté! Finalement je ne vois
pas à quoi ça vous sert d'aller prendre chaque semaine un livre
à la bibliothèque. Vous voyez que je suis au courant...
FOURNEAUX - Eh bien! ça me donne à penser, pendant que... je vais
et je viens, je pense.
LE CHEF - Et mes notes? Votre évaluation? Ça ne vous donne pas
à penser?
FOURNEAUX - Non.
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LE CHEF - Je ne vois pas quel intérêt vous trouvez à la
vie. Essayez : dites-moi une seule chose qui vous stimulerait, qui vous ferait
plaisir... en dehors de vos bouquins... Vous voyez comme je m'intéresse
à vous.
FOURNEAUX - Vous êtes trop aimable, chef.
LE CHEF - J'insiste.
FOURNEAUX - Il y a bien une chose qui me ferait plaisir, mais alors là,
vraiment plaisir. Peut- être que ça me tirerait de mon...
LE CHEF -... de votre apathie?
FOURNEAUX - Oui, de mon apathie. C'est le mot.
LE CHEF - Eh bien! Fourneaux, qu'est-ce que c'est? Je suis prêt à
tout pour ça...
FOURNEAUX - Oui, mais je ne sais pas si... Ce serait que je puisse vous faire
votre évaluation à vous. Est-ce que le Cabinet Raccam n'aurait
pas prévu que ce soit réciproque?
LE CHEF - Vous ne manquez pas de culot, Fourneaux. Ce n'est absolument pas prévu.
Mais écoutez-moi bien : moi, tout m'intéresse et ça me
passionnerait de savoir comment... enfin, quelles sont mes qualités à
vos yeux. Si ça pouvait susciter dans votre regard une lueur de passion...
FOURNEAUX - Vos qualités et vos défauts, chef.
LE CHEF - Oui, naturellement. Mes défauts aussi.
FOURNEAUX - Mais alors il faudrait que j'aie tout mon temps.
LE CHEF - Je sais, Fourneaux, il vous faut tout votre temps, même pour
aller pisser. J'ai vingt-cinq minutes au total à vous consacrer, mais
si vous voulez, au lieu de parler de vous nous parlerons de moi: ce sera beaucoup
plus intéressant.
FOURNEAUX - C'est bien mon avis.
LE CHEF - Avant d'aller plus loin, Fourneaux, je voudrais souligner l'exceptionnelle
ouverture d'esprit que révèle mon attitude ici présente.
Vous croyez qu'i1 y en a beaucoup, des chefs, qui. ..
FOURNEAUX - Si vous acceptez de jouer le jeu, c'est moi normalement qui devrais
dire ça: ouverture d'esprit. Ça fait partie de l'évaluation.
LE CHEF - Très bien, Fourneaux. Je ne crains rien, moi. Je me tais et
je vous écoute. Je sens que je vais en apprendre, des choses... Allez-y,
mon vieux.
FOURNEAUX - Vous m'écouterez jusqu'au bout?
LE CHEF - Vous avez jusqu'à et dix. Vous ne m'avez jamais vu caler en
cours de route.
FOURNEAUX - C'est vrai, chef. Une de vos grandes qualités, c'est l'obstination.
LE CHEF - Vous voyez!
FOURNEAUX - Une obstination... enfin. Quand vous avez quelque chose ici...
LE CHEF - Vous pouvez le dire.
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FOURNEAUX - Oh! bien sûr, je n'ai pas préparé... Mais après
tout je n'ai qu'à prendre la liste officielle... Tiens, je vois là,
par exemple, politesse.
LE CHEF - Politesse! Non, mais dites donc...
FOURNEAUX – Ça vous intéresse ou ça ne vous intéresse
pas?
LE CHEF - Attention à ce que vous allez dire.
FOURNEAUX - Bien sûr que j'y fais attention. Je marche sur la pointe des
pieds. Remarquez,
politesse, c'est ambigu. Si ça veut dire que vous employez un langage
raffiné, alors là, zéro.
LE CHEF - Dites donc, espèce de trou du cul!
FOURNEAUX - C'est bien ce que je disais.
LE CHEF - Vous disiez quoi?
FOURNEAUX - Rien... Si d'autre part on considère que politesse, ça
veut dire faire attention aux autres, dire bonjour, bonsoir, serrer la main,
s'effacer devant les dames, ne pas montrer du doigt... Ah si! pourtant, une
bonne note : quand vous arrivez à la cafeteria, vous dites aimablement
: "Appétit, messieurs-dames "; Ça veut être gentil,
c'est très plouc, mais je ne sais pas si ça compte.
LE CHEF - Comment, si ça compte?
FOURNEAUX - Je veux dire: à la cantine. C'est peut-être hors limites.
LE CHEF - Qu'est-ce que c'est que cette salade?
FOURNEAUX - Et puis j'ai une hésitation... Mais nous n'allons pas enculer
les mouches... Donc, pour me résumer, malgré l'obséquiosité
dont vous faites preuve vis-à-vis des ingénieurs, politesse 0,5
- 0,6... à cause de la cantine.
LE CHEF - Vous allez arrêter tout de suite cette cavalcade.
FOURNEAUX - Mais je ne peux pas. Il y a vingt-six articles à examiner.
J'ai ma conscience professionnelle. Têtu comme vous êtes... Passons
maintenant à... bonne humeur, sociabilité, disponibilité...
tout ça, ce ne sont pas des qualités de chef. Ça va bien
pour les ouvriers, mais pas pour les chefs. Conscience professionnelle... ah!
là, ça marche pour tout le monde. En ce qui vous concerne, je
ne suis pas définitivement admiratif.
LE CHEF - Combien de temps va durer votre divagation?
FOURNEAUX - Ce n'est pas une divagation, c'est une évaluation. Je croyais
que vous étiez prêt
à réserver à vous-même tout le temps que vous aviez
réservé pour moi, que ça devait vous aider à progresser...
LE CHEF - Mais enfin, bordel de merde!
FOURNEAUX - C'est parfaitement normal que vous ressentiez quelques émotions
fortes. Mais pensez à votre avenir. Conscience professionnelle, donc:
dans l'ensemble, pas fameux.
LE CHEF - Dites donc!
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FOURNEAUX - Vous savez comment on vous surnomme : le grand méchant loup.
Et ça, c'est une allusion à la quantité de pièces
loupées et de rebuts qui sortent de votre atelier.
LE CHEF - Vous savez que tout ce que vous allez gagner à ça, c'est
de vous faire foutre à la porte.
FOURNEAUX - II faudrait savoir, chef. Vous me demandez comme un service de vous
faire une petite évaluation.
LE CHEF - Moi, je vous ai demandé! Comme un service!
FOURNEAUX - Mais oui, vous m'avez dit : en raison de mon exceptionnelle ouverture
d'esprit, tout m'intéresse. Alors moi, je m'engage à fond. Je
me mouille même un peu, beaucoup et puis tout de suite - j'ai à
peine commencé- vous parlez de me foutre à la porte. Soyez sérieux.
Mais justement, chapitre III, nous allons regrouper: capacité de remise
en cause, imagination, curiosité... C'est la première fois que
quelqu'un entreprend de vous dire vos quatre vérités?
LE CHEF - Personne n'avais osé jusque-là.
FOURNEAUX - Pas même madame Chef?
LE CHEF - Je ne me suis pas marié pour entendre des compliments.
FOURNEAUX - Donc, curiosité, imagination, remise en cause, capacité
d'adaptation... là, si vous me permettez, vous êtes complètement
crocodilisé.
LE CHEF - Crocodilisé?
FOURNEAUX - Oui : un tout petit cerveau sous une énorme carapace. On
peut vous tirer à bout portant des rafales d'idées nouvelles:
pas une ne vous atteint. Tel vous êtes sorti de l'Ecole d'Horlogerie de
Besançon il y a trente-cinq ans, tel vous êtes aujourd'hui. Vous
n'avez pas évolué d'un pouce. Pardon, je suis injuste: vous vous
êtes fortifié dans vos convictions. Et l'Ecole d'Horlogerie de
Besançon, quand vous y étiez, ils étaient déjà
en retard de cinquante ans. Alors toutes les techniques modernes : ordinateur,
transfert, robot, automation, information, psychologie, tout ça, ça
vous passe complètement au-dessus de la tête. Et pour faire oublier
que vous n'y connaissez rien et que vous serez à jamais incapable d'y
connaître quoi que ce soit, vous gueulez. Mais gueuler, c'est peut-être
bon pour faire marcher les hommes, mais pas les machines. Et tout le monde sait
bien que l'avenir est aux machines... Mais je tourne en rond J'en reviens à
la politesse. Pourtant ce n'est tout de même pas ma faute si toutes vos
qualités professionnelles se sont aujourd'hui concentrées dans
une seule: savoir gueuler.
LE CHEF - Je crois que vous allez effectivement m'entendre: je vous fous à
la porte.
FOURNEAUX - D'abord ne me bousculez pas. Vous savez que je n'aime pas ça
et vous m'avez donné jusqu'à et dix. Et ensuite, me foutre à
la porte, pour quel motif? Officiellement, tout ceci s'est passé entre
quatre murs, au cours de "mon" entretien d'évaluation. Il n'y
a pas de témoins, pas de motif suffisant. Ou alors, si vous profitez
des entretiens d'évaluation pour foutre les gars à la porte, les
copains vont devenir plutôt réticents.
LE CHEF - Savez-vous que vous êtes vraiment un petit salaud...
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FOURNEAUX - D'ailleurs les lacunes de votre formation juridique sont une autre
des remarques évaluatives qui méritent d'être faites. Vous
ne savez pas au juste ce que c'est qu'un congé payé, une mise
à pied, un avertissement, une heure supplémentaire, une mise en
chômage technique, et le délégué syndical vous fait
tourner autour de son petit doigt... Mais au diable cette 1iste. Je vais être
concret. Vous allez voir comme vous allez vous mettre à comprendre, vous
qui n'a aimez pas les idées générales. Oui: le dé1égué
syndical, en voilà un, tiens, qui ferait un bon chef d'atelier. II apprend
tous les jours, lui. II écoute, il discute, on lui demande conseil. Et
maintenant qu'il vient de quitter !e Parti, il n'y a plus aucun obstacle pour
sa promotion. Sans compter que c'est le seul ici à pouvoir régler
le robot tous azimuts de l'atelier des modèles...
LE CHEF - De qui est-ce que vous me parlez?
FOURNEAUX - De Gueugnaud.
LE CHEF - Bon Dieu! De Gueugnaud!
FOURNEAUX - D'ailleurs vous ne trouvez pas que Gueugnaud s'est drôlement
rapproché de la direction ces derniers temps? Pas de vous, bien sûr,
mais au sommet. Ses heures de délégué, il en profite pour
aller voir l'ingénieur. Nous autres, on est bien au courant.
LE CHEF - Et alors?
FOURNEAUX - Et alors, moi à votre place ça m'inquièterait.
Gueugnaud, vous savez, son stage... les quinze jours qu'i1 a été
absent...
LE CHEF - Oui : stage syndical de formation à la négociation.
On a été bien tranquilles pendant
ce temps-là.
FOURNEAUX - Pas du tout. Ça, c'est la thèse officielle. En réalité
il a été envoyé par la direction
suivre un stage d'aptitude au commandement.
LE CHEF - Qu'est-ce que c'est encore que ce truc?
FOURNEAUX - A votre place je commencerais à m'inquiéter. Gueugnaud
qui devient de plus en plus fort... Vous avez vu comme il a stoppé la
grève l'autre jour. Et c'est lui qui prépare les congés
payés maintenant. Bien sûr, plus de contestation comme ça:
mais vous avez eu tort d'abandonner encore un peu de votre autorité...
Et si en plus ma feuille de notation tombe entre les mains de la direction!
LE CHEF - Quelle feuille de notation?
FOURNEAUX - Eh bien! Celle dont je viens de vous donner des extraits.
LE CHEF - Bon Dieu! Vous n'allez pas faire ça! C'était entre nous.
N'allez pas faire le con. A force de lire des romans, vous êtes devenu
capable d'en faire. Quant à Gueugnaud, c'est un pauvre type...
FOURNEAUX - Pas si pauvre type que ça. Et il a l'atelier derrière
lui.
LE CHEF - L'atelier! il osera jamais moufter.
FOURNEAUX - C'est comme les maris cocus, vous serez le dernier à savoir.
LE CHEF - Qu'est-ce que vous me dites là?
FOURNEAUX - Tout le monde est au courant de la manœuvre.
LE CHEF - Fini de rigoler, Fourneaux. Vous parlez sérieusement?
FOURNEAUX - Vous pensez que je serais assez salaud pour vous faire marcher?
LE CHEF - Mais alors, mais alors... Et mon avenir?
FOURNEAUX - Si j'avais pu vous faire votre évaluation il y a deux ou
trois ans, peut-être que vous auriez pu tenir compte de mes remarques
et...
LE CHEF - Ce sont tous des salauds... J'aurais jamais cru... Je m'en serais
jamais douté... Que je suis con!
FOURNEAUX – Effectivement, n'y avait pas besoin d'être bien malin
pour... A force de gueuler, on n'entend plus ce que disent les autres.
LE CHEF - Mais qu'est-ce qu'ils vont faire de moi?
FOURNEAUX - Ah! ça, chef... Suis pas le patron. Mais effectivement, je
me suis posé la question.
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LE CHEF - Fourneaux, merci de m'avoir averti. Je vous nomme 0.S.2 avec prime
de risque... Vous voyez que je pense à votre avenir, moi... Mais si,
mais si, vous vous débrouillerez très bien. Moi je vais aller
trouver la direction et mettre le holà tout de suite.
FOURNEAUX - Vous êtes gentil, chef. Mais je ne pense pas que ça
marche, parce que vous savez, à ce qu'on dit, ils sont au courant pour
Maxime...
LE CHEF – (long silence) Maxime?
FOURNEAUX - Oui. Les récupérations...•
LE CHEF - Mais, sacré nom de Dieu, Comment est-ce qu'ils ont su? Oh!
là, là, c'est sérieux cette fois.
FOURNEAUX - Oh! chef, vous auriez pu vous en douter. Et Gueugnaud, avec la bouche
en cœur. C'est facile de jouer la vertu quand on est délégué
syndical. Il a même dit que s'i1 y avait tant de loupés, c'était
pour les revendre au ferrailleur.
LE CHEF - Mais alors, ils vont me foutre à la porte!
FOURNEAUX – Ça ferait mauvais effet... J'ai entendu dire qu'on
allait fonder une filiale au Soudan. Peut-être que...
LE CHEF - Au Soudan? Où c'est, ça?
FOURNEAUX - Sais pas bien. Quelque part en Afrique.
LE CHEF - Chez les nègres?
FOURNEAUX - Probable. Et eux, comme ils ne comprennent rien, il faut gueuler
deux fois plus fort. De toute façon, comme c'est loin d'ici on ne vous
entendrait plus.
LE CHEF - Mais, Fourneaux, ce n'est pas possible!
FOURNEAUX - Ah! Je ne sais pas. Essayez de vous renseigner.
LE CHEF - Mais enfin, qu'est-ce qu'ils vont faire ici sans moi? Dites donc,
tout ce que vous m'avez dit, vous le pensiez?
FOURNEAUX - Ah! là oui, chef. Je ne dis pas toujours ce que je pense,
mais ce que je dis, je le pense.
LE CHEF - Alors tout est foutu.
FOURNEAUX - Ca dépend pour qui.
LE CHEF - Mais pour moi! Ecoutez-mol, Fourneaux, vous êtes mon ami.
FOURNEAUX - Vous trouvez, chef?
LE CHEF - Mais naturellement. La sincérité avec laquelle vous
m'avez parié... C'est très courageux
ce que vous avez fait et j'apprécie.
FOURNEAUX - Merci, chef.
LE CHEF - Mais puisque vous êtes mon ami, prenez mon parti. Allez dire
aux autres...
FOURNEAUX - SI vous croyez qu'ils vont m'écouter! Avec la réputation
que vous m'avez faite...
LE CHEF - Pour une fois vous vous forcerez. Bon Dieu! Le Soudan, chez les nègres,
sous le soleil1. ..
FOURNEAUX - Il y a les négresses aussi.
LE CHEF - C'est vrai, Fourneaux, mais ça ne suffit pas à remplir
une vie.
FOURNEAUX - Et aussi les ingénieurs. Maintenant qu'ils ont formé
beaucoup d'ingénieurs locaux
au Soudan, ce qu'ils cherchent c'est du contremaître blanc.
LE CHEF - Vous vous rendez compte! Du nègre par-dessus et du nègre
par-dessous. Un vrai sandwich!
FOURNEAUX - Plutôt un croque-monsieur.
LE CHEF - Ne soyez pas salaud. Il faut que vous fassiez quelque chose pour moi,
puisque vous êtes mon ami. Vous témoignerez.
FOURNEAUX - Oh! vous savez, chef, je l'aurais fait volontiers, mais je ne peux
plus rien pour
vous maintenant.
LE CHEF - Pourquoi?
FOURNEAUX - Eh bien! d'abord parce qu'il est et dix et notre entretien est terminé.
LE CHEF - Vous avez bien le temps.
FOURNEAUX - II ne faut pas faire attendre les autres. Et puis - j'ai oublié
de vous dire - voilà
ma lettre de démission. Je pars la semaine prochaine. Alors toutes vos
histoires...
LE CHEF - Mais enfin, Fourneaux...
FOURNEAUX - J'ai trouvé une bonne place, un boulot sympa chez Fergusson.
Là ils ont compris ce que voulait l'ouvrier.
LE CHEF - Ah! et qu'est-ce qu'il veut?
FOURNEAUX - Il ne veut plus de chef. .. Là-bas, c'est un boulot à
la pièce. Le chef, c'est le boulot, le boulot bien fait. Plus rien entre
l'ouvrier et le boulot, plus de parasite. Le boulot est un bon chef : il n'a
pas d'états d'âme, il n'est pas susceptible, tu le fais quand tu
veux, à l'allure que tu veux. Et puis il ne gueule jamais,. lui!
LE CHEF - Attention, Fourneaux...
FOURNEAUX - Tout ce que je voulais avant de partir, c'est un petit souvenir.
Eh bien! ça y est, je l'ai: avec mes indemnités de départ,
je viens de me payer la "tête du chef". Je la ferai empailler
et je l'accrocherai dans mon vestibule. Au revoir; chef. J'en ai eu pour mon
argent.
- FIN -