Télécharger au format word

UNE ALLIANCE OBJECTIVE
Michel Fustier


Une entreprise abandonnée à elle-même ... En présence d'un pouvoir qui ne s'exerce plus, toutes les parties concernées ne pensent qu'à profiter de la situation... Arrive un nouveau directeur qui, lors d'une entrevue secrète et décisive avec 1e secrétaire du comité d'entreprise, arrête une nouvelle stratégie...


PERSONNAGES -
VINCENT - Secrétaire du comité d'entreprise. Typographe de vieille culture ouvrière. Méfiant, solide, lucide.
HERMELIN- Le nouveau directeur. Fils du propriétaire de l'entreprise. 35 à
40 ans. Formation Grandes Ecoles. Sort de l'Administration.


I - PROLOGUE (Dans les toilettes à la cantine)
HERMELIN- Ah! c'est vous... De dos je ne vous avais pas reconnu.
VINCENT - Oui, c'est moi... On n'a pas tellement l'habitude de vous voir par ici! ...Savon?
HERMELIN- Oui, merci.
VINCENT - Après ces frites... ! (Silence)
HERMELIN - C'est très gras... Dites donc, Vincent, puisque nous sommes là côte-à-côte, bien tranquillement, dans les toi1ettes de 1a cantine, sans personne pour nous voir ou nous entendre, vous ne pensez pas que ...
VINCENT - Que quoi, monsieur Jacques...? Si ça se trouve, effectivement je le pense.
HERMELIN-... Que nous devrions nous rencontrer en tête à tête un de ces jours.
VINCENT - Nous rencontrer! (un temps) ... Peut-être bien. Mais à condition que vous admettiez clairement que c'est vous qui en avez pris l'initiative.
HERMELIN- Vous n'allez pas recommencer, Vincent! Vous le pensiez, vous aussi ?
VINCENT - Oui, mais c'est vous qui l'avez dit.
HERMELIN - Ecoutez. Je vous propose de vous rencontrer... bon, admettons que ce soit moi qui l'ai dit - ce n'est pas pour prolonger les grandes manœuvres syndicalo-patronales. Ou alors, je n'ai qu'à convoquer 1e comité d'entreprise où nous continuerons à ferrailler sans résultat sur le front de nos troupes...
VINCENT - Ne vous emballez pas.
HERMELIN- Si vous voulez parler la langue de bois, moi aussi je peux. (un temps) Alors, c'est oui ou c'est non?
VINCENT - Si vous m'aviez dit: "Nous allons parler d'homme à homme", j'aurais refusé. Quand on dit ça, c'est qu'on a envie de couillonner l'autre.
HERMELIN- Je ne l'ai pas dit.
VINCENT - C'est bien pour ça que... Mais je ne tiens pas à prendre de risques. Si ça se savait!
HERMELIN- Et moi, vous croyez que je tiens à en prendre, des risques! J'ai les actionnaires derrière moi qui m'espionnent. Ils ne me font pas tellement confiance. Et ça vaut bien votre meute...
VINCENT - Je sais bien, je sais bien. Et pourtant... couillonne qui peut. Comme on connaît ses saints, on les honore... On a ses principes.
HERMELIN- Merci, Vincent. Mais si ça continue, à force de nous battre pour des principes, nous aurons tous les deux gagné que l'entreprise va crever. (un temps) Alors?
VINCENT - (un temps) Ecoutez: moi, secrétaire syndical, je ne peux pas accepter une entrevue secrète avec la direction... Mais je pense que samedi j'irai pêcher au ruisseau de la Feille, avant la chute. L'après-midi il n'y a jamais personne: ils sont tous au supermarché... Ces torchons dégueulasses: le comité d'hygiène et de sécurité avait déjà recommandé qu'on les remplace par des serviettes en papier.
HERMELIN- C'est une condition, Vincent?
VINCENT - Oh! bien sûr que non.

- 2 -
(Sur le bord d'une petite rivière)
HERMELIN- Ça mord, Vincent?
VINCENT - Mal. Ce n'est pas mon jour. Vaut mieux que je m'arrête un peu.
HERMELIN- Alors... on peut causer?
VINCENT - Avec votre père je n'aurais jamais accepté. D'ailleurs il ne me l'aurait pas proposé.
HERMELIN- (Je ne) suis pas mon père.
VINCENT – Heureusement! Je (ne) voudrais pas vous dire du mal de lui, mais ...
HERMELIN- Ce n'est pas la peine, Vincent.
VINCENT - On en a gros sur la patate.
HERMELIN - Entendons-nous bien: quand il est tombé malade, j'ai accepté de demander un congé pour reprendre la boîte. Mais vous savez, moi je n'y tiens pas. Je me suis donné un an, deux ans au maximum, pour voir le bout du tunnel... Mais si ça ne vient pas, mon poste au ministère m'attend tout chaud. Et vous vous débrouillerez tout seuls avec les oncles et les sœurs.
VINCENT - C'est bien ça qu'on redoute! Et c'est pour ça que j'ai accepté. On vous ferait plutôt confiance. Mais est-ce que vous avez vraiment le pouvoir?
HERMELIN- Je n'en suis pas encore sûr, Vincent. Mais mon atout, c'est que je suis un homme neuf ici. Dans le passé je me suis toujours tenu à distance. Je n'ai pas de souvenirs cuisants. Alors je veux bien essayer, si j'ai une chance ...
VINCENT Malheureusement, moi, je ne suis pas un homme neuf. J'ai toujours travaillé ici et j'en ai pris plein la gueule.
HERMELIN- Peut-être que c'est trop tard, Vincent. Tant pis... Je ne sais pas pourquoi, mais j'aurais bien accepté de travailler avec vous.
VINCENT - II n'est jamais trop tard. Je dis seulement que j'en ai pris plein la gueule. Il faut que vous le sachiez.
HERMELIN- Je n'avais pas dans l'idée de revenir en arrière. Mais s'il faut absolument 1iquider le passé, allez-y!
VI~JCENT - Vous ne me comprendriez pas ... Vous êtes encore trop jeune, vous. Après un certain âge on ne peut pas faire table rase. Votre père a essayé trois fois de me virer ... Les deux dernières fois ça s'est terminé au tribunal. J'étais tout seul contre lui. Le syndicat m'a bien aidé. Alors vous comprenez... (je) suis pas toujours d'accord mais je ne tiens pas à me retrouver largué. J'ai cinquante ans. Mais après ça, bien sûr, discuter avec votre père...! Vous allez dire que je répète toujours la même chose.
Monsieur JACQUES - S'il le faut...
VINCENT - Ensuite il a essayé de m'acheter avec un peu de promotion : j'ai refusé. C'était trop gros. Tout ça, ça vous marque... Alors vous, vous arrivez aujourd'hui, tout neuf comme vous dites. Mais, monsieur Hermelin, que voulez-vous que j'y fasse... si vous avez le même nom que votre père. Et ce n'est pas ma faute si j'ai toujours peur d'un tour de cochon.
HERMELIN- J'aurais bien voulu vous rassurer, mais je ne peux pas vous demander de me croire sur parole. D'ailleurs vous avez raison: je cherche à vous avoir, parce que l'homme fort ici, c'est vous! .Je cherche à traiter avec vous. Mais la différence avec mon père, c'est que je suis tout prêt à me laisser avoir moi aussi. C'est une occasion que vous ne retrouverez pas de sitôt.

- 3 -
VINCENT - Peut-être bien, mais ...
HERMELIN- Vous comprenez bien qu'avec mon père vous vous êtes fabriqués l'un l'autre : à coups de vacheries, d'indélicatesses, de calomnies, de fourberies. ((Et quand vous êtes en face l'un de l'autre, c'est comme si vous étiez assis chacun sur une montagne de malentendus. Discussion impossible. Situation bloquée. D'accord?)) Et vous êtes aussi responsables l'un que l'autre. Je le dis comme je le pense.
((VINCENT - C'est facile à dire ...
HERMELIN- Et maintenant vous vous connaissez si bien que chacun anticipe les mouvements de l'autre. Pas vrai?
VINCENT - La meilleure défense c'est l'attaque.
HERMELIN- C'est bien ça ... Quand on est dans la même entreprise, on peut s'entendre sur tant de choses. Mais il y avait comme une sorte d'instinct qui vous faisait vous battre là justement où vous ne pouviez pas vous entendre. Défier le vieux, hein! ça vous amusait. Pas étonnant qu'i1 vous l'ait rendu.
VINCENT - Je croyais que vous ne vouliez pas revenir sur le passé.
HERMELIN- C'est vous qui m'avez engagé sur cette voie... mais vous aviez raison, c'était nécessaire.)) Aujourd'hui mon père a soixante-douze ans. Ce n'est pas moi qui pourrai le refaire: d'abord parce que je suis son fils, mais aussi parce qu'il a soixante-douze ans... Si vous aviez eu soixante-douze ans, je n'aurais même pas essayé de vous rencontrer. Mais vous en avez cinquante... et je ne suis pas votre fils. Il n'y a rien entre nous. Est-ce que nous pouvons arriver à faire quelque chose de constructif?
VINCENT - Moi je me suis toujours battu pour la justice et la vérité.
HERMELIN- Vous êtes énervant avec vos formules toutes faites. Moi je me contrefiche de la justice et de la vérité. Je me bats pour que le journal marche. Et il y aura plus de justice et de vérité quand il marchera. Il y aura moins de justice et de vérité s'il ne marche pas. (Silence) Il y a une chose que je voudrais savoir. Est-ce que vous êtes inscrit au parti?
VINCENT - Non, je n'ai jamais voulu. Je suis un homme d'avant le congrès de Tours, moi. Je suis du syndicat, mais je ne suis pas du parti... si ça peut vous rassurer.
HERMELIN- Et moi, Vincent, si ça peut aussi vous rassurer, je ne suis pas du patronat, je suis de l'entreprise. Et je ne suis pas de la famille non plus, elle m'écœure. A prendre ou à laisser... Peut-être qu'on peut s'entendre pour prendre le parti de l'entreprise?
VINCENT - Là je pourrais vous suivre. Parce que si on ne s'occupe pas un peu d'elle...
HERMELIN- Très bien. Qu'est-ce que vous proposez? Je suis prêt à tout entendre.

- 4 -
VINCENT - Alors nous entrons dans le vif du sujet? Nous, ce qui nous scandalise le plus, c'est les gaspillages ... C'est honteux tout l'argent qui se perd ... Et puis on dirait que la famille est branchée sur !e journal comme sur une vache à lait et que trois fois par jour, matin, midi, soir... on vient traire. Alors l'un dans l'autre... Vous voulez le détail?
HERMELIN- Naturellement.
VINCENT - Tenez : la gestion des dépositaires! Dans cinquante pour cent des cas il y a des invendus, dans les cinquante autres pour cent il y a des ruptures: conséquence, trop de frais et pas assez de chiffre. On perd des deux côtés. Et tout ça parce que c'est monsieur Jérôme qui est censé diriger le service. Mais il en est bien incapable. Je dirai même qu'il est à moitié fou, votre cousin... on est entre nous. Et ça, votre père, il s'en fiche : c'est de l'intendance! Et lui, c'est un homme de lettres.
HERMELIN- Il n'a jamais su faire une addition.
VINCENT - Ce que c'est que d'avoir trop d'argent. Et puis le bureau de Paris... c'est simplement une rente que votre père fait à sa bonne amie: comme si on avait besoin d'un bureau à Paris. S'il veut l'entretenir, qu'il le fasse avec son argent et pas avec le nôtre. Et puis, si on nous expliquait ce que mademoiselle Gisèle fait elle aussi à Paris. Attachée de direction: avec son salaire et 100.000 francs de frais par an.
HERMELIN- Vous en savez des choses!
VINCENT - Ah! bien sûr qu'on en sait... ((Ca, c'est un des trucs qui le rendaient fou, votre père, quand je savais des choses que je ne devais pas savoir. Alors je lui disais: "Je n'en suis pas certain, ce sont des bruits qui courent, mais si vous les démentez"... et naturellement il ne pouvait pas démentir. Et il était encore plus furieux... mais pour en revenir à mademoiselle Gisèle)) on aurait compris que votre père ait donné un petit coup de main à sa fille pendant ses études. Mais ça fait dix ans que ça dure!... Et je ne parle pas du cancer de la Rédaction... les journalistes, cette bande de branlots... Faites la moyenne : 171 lignes par personne et par jour. Ca baisse chaque année: on tient les comptes. Et quel style! Nous autres, du syndicat du Livre, on en rougit. Mais ça, pas question qu'on y touche.
HERMELIN- Je ne peux pas vous dire le contraire.
VINCENT - Heureusement! Et puis le jardinier, le chauffeur, l'équipe d'entretien pour le château! Et il a soixante-douze ans, votre père, et il est malade. Dans une petite entreprise comme la nôtre, il aurait pu prendre sa retraite, pour décharger la carriole. Et se faire soigner par la Sécu. Mais non: i1 continue à toucher ses appointements, et comme ça il faut qu'on paye deux directeurs maintenant, lui et vous : je vous le dis en face. Et puis tous ces ingénieurs-conseils qu'on voit défiler sans jamais qu'il en sorte rien ... Qu'est-ce que je dis, deux directeurs 1Trois, si on compte le secrétaire général, dont on se demande bien ce qu'il fait... Ou alors on le remplacerait par une dactylo, ce serait aussi bien. C'est vrai, j'oub1iais que 1a principale fonction du secrétaire général, c'est de servir de mouchard.... Je continue?
HERMELIN- Eh bien! Dites donc, Vincent, ça ne vous suffit pas?
VINCENT - Et le pire, monsieur Jacques, c'est qu'on sait tous très bien que votre père, depuis sa chambre, surveille son petit monde et que si on touche à quelque chose...
HERMELIN- Très bien, Vincent, j'ai noté. Je remarque simplement qu'il y a encore quelques petites choses que vous auriez pu me dire et qu'apparemment vous ne savez pas.
VINCENT - Savoir si je ne les sais pas! Je n'ai fait qu'écrémer. Mais si vous pouviez arranger tout ça, la moitié de tout ça même, alors oui, vous seriez du parti de l'entreprise. Et moi je prendrais tout de suite ma carte. Et les autres aussi.

- 4 -
HERMELIN- Très bien. A moi de jouer maintenant.
VINCENT - C'est normal.
HERMELIN- Et ne me dites que vous ne savez pas ce que je vais vous dire ...
VINCENT - Je n'ai rien dit.
HERMELIN- Pour commencer, ce n'est pas à vous que j'apprendrai combien de temps travaillent 1es typographes ...
VINCENT - Oh! si vous vous mettez à attaquer les conventions collectives.
HERMELIN - Cinq heures payées huit...! Si vous croyez que je vais me passer d'attaquer es conventions collectives. Les conventions collectives, elles ont été faites pour défendre les ouvriers, pas pour tuer les entreprises. Les conventions collectives, elles n'ont oublié qu'une chose: c'est de prévoir leur propre disparition. Avec le progrès technique il faut pouvoir s'adapter! Sans compter que vos gars, ils ont tous un second métier dans la journée et le soir, leurs cinq heures, ils ne viennent pas les travailler, mais ils viennent les roupiller.
VINCENT - Faut pas exagérer, monsieur Jacques. Pas tous.
HERMELIN - Et avec ça ils pourraient avoir la pudeur de se tenir tranquilles! Mais non. Chaque fois qu'il y a quelque chose qui ne leur plaît pas: grève du zèle. Et quand les rotatives prennent, ne serait-ce qu'une seule heure de retard, le lendemain on perd le quart du chiffre d'affaires. Vous qui savez tout, vous devriez savoir ça. Et tout ce cirque pour un simple avertissement à un type qu'on a retrouvé ivre-mort entre deux bobines de papier. Ou parce que...
VINCENT - Vous dites que vous êtes un homme neuf, mais vous les connaissez, les vieilles histoires ...
HERMELIN- Je suis neuf. Mais pas ma secrétaire... Ou parce qu'un journaliste a rédigé un article qui les prend à rebrousse-poil... Je ne parle pas du comité d'entreprise: parfaitement abusif. Et les heures que les délégués se font payer par le journal pour aller faire de la propagande ailleurs! Et le gaspillage de papier: les retours de Jérôme ça ne représente pas le quart de ce que... Mais surtout ...
VINCENT - Allez-y. Je vous attends là.
HERMELIN- Mais surtout le refus de modernisation. La photocomposition, ça existe. Ça permettrait de réduire les frais de moitié et d'avoir un bon journal bien costaud, qui paie bien. Mais ça, chaque fois qu'i1 en a été question...
VINCENT - Vous ne pouvez pas renvoyer la moitié du personnel. D'ailleurs les journalistes, eux non plus, ils ne veulent pas en entendre parler.
HERMELIN - Je n'ai pas dit que les journalistes étaient moins... têtus que les gens du Livre, mais j'aimerais mieux renvoyer la moitié du personnel que de fermer la boutique. Enfin, quelles qu'en soient les raisons, c'est pour ça que nous sommes ici aujourd'hui. C'est vraiment le nœud du problème. Vous ne me direz pas le contraire? Vous êtes en tout cas d'accord avec mon analyse?
VINCENT - Je ne peux pas être en désaccord. Pas plus que vous avec la mienne. Mais pour la photocomposition, votre père, lui non plus, il n'était pas tellement chaud.

7
HERMELIN - Je sais bien, Vincent. Il a une grosse responsabilité. S'il l'avait vraiment voulu... Alors?
VINCENT - Que voulez-vous, monsieur Jacques, dans une entreprise, quand les uns abusent de la situation, les autres trouvent toujours le moyen d'en faire autant. Quand le patron pique, les ouvriers pompent.
HERMELIN - Tout de même! Surveillez vos expressions.
VINCENT - Pourquoi? Quand on voit la famille du patron qui s'enrichit, que voulez-vous: on se dit qu'après tout on fait aussi partie de la famille. Il nous l'a assez répété, le vieux, enfin votre père, qu'on était de 1a famille. "Nous sommes tous une grande famille."
HERMELIN - Bon, ça va, Vincent, je ne discute pas. Mais, si vous allez par-là, le fait est que nous avons chacun en charge une moitié de la famille.
VINCENT - Vous voyez bien: nous voilà cousins, maintenant!
HERMELIN - Si vous vou1ez. N'empêche que ma branche à moi, elle est jo1iment difficile à manipuler.
VINCENT - Et la mienne alors! Surtout avec les ramifications qui remontent au National. Ah, le syndicat! Pas moyen de faire ce qu'on veut. Je me sens prisonnier. Il faut bien que je hurle avec les loups ...
HERMELIN- Et moi vous imaginez que j'aille trouver mon père et que je lui dise: on ferme le bureau de Paris, on congédie Jérôme!
VINCENT - C'est bien pour ça que je vous demandais tout à l'heure quel pouvoir vous aviez. Ah oui! vous avez été nommé directeur. Un directeur, ça dirige... Mais allez faire quelque chose qui déplaise à votre famille. Et moi, que j'essaye de faire quelque chose qui déplaise au syndicat... Mais moi je ne m'appelle pas directeur, au moins. C'est plus clair.
HERMELIN- On n'a le pouvoir que dans la mesure où on est soumis à ceux qui le donnent.
VINCENT - Oui... il y en a aussi qui disent que le pouvoir, ça se prend. On est à la fois celui qui le donne et celui qui le reçoit.
HERMELIN- Oui, on dit ça.
VINCENT - Et combien de temps le journal va encore pouvoir tenir le coup?
HERMELIN- C'est difficile de dire quand un élastique va craquer. Mais si on continue à tirer des deux côtés ... je ne sais pas... entre six mois et deux ans.
VINCENT - Et alors on ne peut rien faire?
HERMELIN- A part prendre le pouvoir comme vous dites, non. Pour le moment, on voit arriver la catastrophe... mais sans frein, ni moteur, que voulez-vous qu'on fasse? On est lancés et ça va exploser.
VINCENT - Alors, monsieur Jacques, pas de doute, il faut prendre le pouvoir.

8
HERMELIN- Ca ne me dit rien.
VINCENT - Quelquefois on y prend goût.
HERMELIN- Vous ne croyez pas que les entreprises, c'est un peu comme les hommes; passé un certain âge, il n'y a plus rien à faire qu'à expier le passé.
VINCENT - (Je ne suis) pas d'accord. Il y a des entreprises qui passent le cap de la deuxième génération et quelquefois de la troisième. Regardez chez Mounier... et puis après, quand la famille est larguée, ça peut durer longtemps.
HERMELIN- C'est vrai. .. Et vous avez une idée, vous? Vous êtes' un homme de terrain, après tout ... Prendre le pouvoir: on risque de tout casser!
VINCENT - Vous me demandez quasiment une consultation.
HERMELIN- Si vous voulez ...

- 9 -
VINCENT - Il y aurait bien une solution.
HERMELIN- Ah oui?
VINCENT - Mais je ne sais pas si ça va vous plaire.
HERMELIN- Allez-y toujours.
VINCENT - Ce n'est pas très orthodoxe, du moins de votre point de vue... Ce serait qu'on s'entende, tous les deux, pour que moi je fasse tellement peur à votre père avec mon syndicat, qu'il soit obligé d'accepter tout ce que vous lui demanderiez... Et vous de votre côté, vous vous arrangeriez pour flanquer une telle trouille à mes gars qu'ils consentiraient enfin à revoir cette garce de convention collective, photocomposition et tutti quanti.
HERMELIN - Vous y allez fort!
VINCENT - Parce qu'actuellement, vous comprenez, ça 1es arrange tous que l'autre paye: pas besoin de se gêner non plus. Ce sont des prétextes. La complicité elle joue, mais dans le mauvais sens. Un vrai cercle vicieux: plus tu piques, plus je pompe. Et pendant ce temps-là, la bête, elle s'épuise. Mais chacun veut faire ses provisions avant qu'elle ne crève.
HERMELIN - Je vois bien comment vous pouvez faire peur à mon père: une bonne grève, c'est facile ...
VINCENT - Oui, et quand on l'aurait bien travaillé au corps, vous arriveriez avec vos réformes... bref on tue la complicité.
HERMELIN - Mais moi, comment voulez-vous que je fasse peur à vos gars?
VINCENT - Oh! c'est facile. Vous annonceriez des difficultés financières, vous retarderiez une paye ou deux, vous bloqueriez l'embauche, vous par1eriez de 1icenciements, vous feriez planer l'ombre d'un dépôt de bilan, vous feriez apparaître un acheteur possible, vous en mettriez même plusieurs en concurrence ... Un repreneur, ça commence toujours par faire le vide: ils n'aiment pas ça. Il ne faut pas avoir peur des démonstrations de force. Ça paye souvent. J'en sais quelque chose. La bataille, ça consiste 1e plus souvent à faire peur à l'autre.
HERMELIN - Ce que vous me dites, Vincent, c'est qu'il n'y a pas moyen de sortir de l'auberge sans déc1encher une crise. -
VINCENT - Exactement. Vous avez trouvé la bonne formule. S'il n'y a pas de menace urgente, rien ne change, personne ne bouge. Les gens ne sont pas assez raisonnables pour vouloir empêcher que ça pète, avant. Vous avez beau leur faire du sentiment. Mais quand ça a pété, après, alors oui, il peut arriver que même morts, ils deviennent raisonnables.
HERMELIN - Une crise calculée?
VINCENT - Tout à fait. Calculée, mais violente. Les gens ont besoin qu'on leur cogne dessus pour accepter 1es faits. Avant de conclure un traité, i1 faut des années de guerre. Nous n'y pouvons rien.
HERMELIN - Ca fait beaucoup de risques aussi. Des chances peut-être mais certainement des risques. Ça peut déraper et on ne sait plus où on va.
VINCENT - Bien sûr. Mais quand le conflit, on le prend dans la figure sans même l'avoir vu venir, c'est bien plus grave. ((Vous croyez que Napoléon il aurait gagné à Austerlitz s'il avait attendu que 1es Russes et 1es Autrichiens 1ui tombent sur 1e pa1etot? Non, i1 traverse l'Europe et avant même qu'ils aient pu réagir... ))
HERMELIN - Où est-ce que vous avez appris tout ça, Vincent?
VINCETN Vous savez, nous autres du Syndicat du Livre, on ne fait pas que les imprimer, les bouquins, on les lit aussi. Et puis il faut dire que le syndicat, il nous a donné une bonne formation question stratégie.
HERMELIN - Merci de m'en faire profiter.
VINCENT - Entre cousins! Quand même, s'ils savaient que je suis là à faire ce que je fais! Alors qu'est-ce que vous en dites?
HERMELIN - C'est moi qui vais en prendre plein la gueule cette fois.
VINCENT - Ah Dame! C'est vrai. Quand on pose une bombe, on peut se faire sauter, vous comme moi. Mais vous voyez un autre moyen?
HERMELIN - Non, malheureusement.
VINCENT - Vous autres les fonctionnaires, vous croyez que le pouvoir découle d'une note de service... (Silence)
HERMELIN - Il faut que je réfléchisse à votre idée. Que je m'y fasse ... On peut se revoir?
VINCENT - Oh non! on ne peut plus se revoir. Si on savait qu'on est de mèche, ce serait foutu. Il va falloir que nous jouions tous les deux un méchant jeu maintenant, un jeu dur, secret, violent. Fini de causer gentiment. Mais nous saurons que c'est pour la bonne cause. Moi je suis prêt. Si vous voulez y réfléchir, prenez votre temps, mais pas trop ... Et quand vous ouvrirez les hosti1ités, ce sera le signal... Allez, je vais me remettre à ma pêche maintenant. Je voudrais bien ramener que1que chose ce soir.
HERMELIN - Au revoir, Vincent.
VINCENT - Au revoir, monsieur Jacques. Bonne chance!
HERMELIN - Bonne chance à vous aussi.


EPILOGUE
(Deux ans après, le bureau de Jacques)
VINCENT - (frappe à la porte)
HERMELIN - Entrez, Vincent. Bonjour.
VINCENT - Bonjour, monsieur Jacques.
HERMELIN - Je vous en prie, appelez-moi monsieur Hermelin maintenant.
VINCENT - Ah! c'est nouveau.
HERMELIN - Tout arrive. Asseyez-vous.
VINCENT - Figurez-vous que je n'étais jamais entré dans ce bureau, même du temps de votre père. Ah oui! je comprends pourquoi on l'appelait Louis XIV.
HERMELIN - Je n'ai rien changé. Ce n'était pas le plus urgent. Bien... J'ai reçu votre lettre. Je l'ai lue, j'y ai réfléchi longuement. Non, Vincent, je ne peux pas vous réintégrer.
VINCENT - Je pensais ... maintenant que c'est fini, qu'on pouvait dire pouce.
HERMELIN - Oui, c'est fini, la société est repartie, rendement, rentabilité, modernisation. On va faire un bon résultat cette année. Nous sommes enfin tirés d'affaire. C'a été assez dur! Mais quant à vous réintégrer, non, ce n'est pas possible. Votre licenciement était parfaitement justifié. Vous avez passé les limites de l'admissible. Vous vous êtes lancé dans l'illégalité, vous vous êtes même liivré à des violences physiques...
VINCENT - Mais monsieur Jacquez..- monsieur Hermelin, je veux dire - c'était le jeu. Nous étions d'accord?
HERMELIN - Quel jeu? Nous étions d'accord pour quoi?
VINCENT - Mais pour faire monter la tension, pour nous donner l'un à l'autre des occasions d'agir. C'est grâce à mes violences que vous avez pris l'avantage. Et moi, quand vous m'avez foutu à la porte, je me suis dit: pour un débutant, il joue bien son rôle. Mais...
HERMELIN - Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. La situation est assainie. Mon père m'a laissé ses parts en mourant. Ma sœur a cédé les siennes au Crédit Lyonnais. J'ai renvoyé Jérôme - ça y est, j'ai largué la famille - j'ai fermé le bureau de Paris, balancé les typographes, je ne vois pas ce que je pourrais faire de vous. Le passé est révolu. Je ne suis pas un philanthrope. Le journal n'est plus une grande famille. D'ailleurs, ce n'est plus un journal, c'est une entreprise. Et bientôt nous serons en groupe. Non, Vincent, ce n'est pas possible... J'aurais bien besoin d'un gars musclé pour faire la promotion, mais ce n'est pas pour vous, vous êtes trop vieux. Et puis vous réfléchissez trop.
VINCENT - Je réfléchis trop!
HERMELIN - Quand on veut que les affaires marchent, il vaut mieux avoir des gens qui ne se posent pas trop de questions. Et en tout cas ce n'est pas avec de bons sentiments qu'on peut faire de la bonne gestion.
VINCENT - Dites donc, monsieur Jacques, le goût du pouvoir, hein ... ! Vous vous êtes bien pris
au jeu.
HERMELIN - De deux choses l'une: ou je n'ai jamais joué, ou je continue à jouer. Dans les deux cas ...
VINCENT - Vous êtes un drôle de ... Mais qu'est-ce que je vais devenir?
HERMELIN - Je ne peux vraiment pas vous le dire. Chacun est responsable de soi.
VINCENT - Et si au 1ieu de me laisser renvoyer, je vous avais fait sauter? Je l'aurais pu.
HERMELIN - Vous ne l'avez pas fait. Si vous voulez, je pourrai appuyer une demande de retraite anticipée.
VINCENT - Si au moins vous aviez réussi à faire de votre journal autre chose qu'un torchon de supermarché. Il était à moi autant qu'à vous, ce journal! Bien plus à moi, même.
HERMELIN - Vraiment!
VINCENT - Sans moi il n'y aurait plus rien... Jacques Hermelin, tu es encore pire que ton père, et pourtant! Mais lui au moins n'était pas hypocrite. C'était un monsieur, lui. Toi, tu n'es qu'un aventurier, un faiseur de fric, un voleur ...
Monsieur JACQUES - Vous vous égarez.
VINCENT - Je dirai tout... tout ce que...
HERMELIN - Vous avoueriez comment vous avez trahi vos copains... ? (Silence)
VINCENT - Vous êtes encore plus salaud que je ne le pensais.
HERMELIN - Au revoir, Vincent. Sans rancune. Tout ça, c'était écrit. Et dans nos métiers, quand c'est écrit, c'est écrit...

AUTRE EPILOGUE
(Dans la cour de l'entreprise)
HERMELIN - Alors, Vincent, qu'est-ce que vous allez faire, vous?
VINCENT - Je n'ai pas envie de continuer. Je vais me laisser mettre à la retraite, puisqu'on me le propose. Il ne faut pas s'entêter. Et vous, vous allez retrouver votre poste au ministère?
HERMELIN - Oui. Ça ne m'emballe pas. Je ne dis pas que j'y resterai longtemps mais ça me permettra de voir venir. Vous pensez qu'on aurait pu réussir?
VINCENT - Je ne sais pas. On n'avait pas le droit de ne pas essayer.
HERMELIN - Je me le demande ... Et maintenant le journal va être bradé pour un franc symbo1ique. Il viendra un repreneur dur qui réussira en trois semaines ce que nous n'avons pas pu faire en deux ans. Les hommes sont de drôles de mécaniques.
VINCENT - Ah! ça oui! Je me souviens d'un des conseils que votre père avait fait venir. Il nous l'avait amené au comité d'entreprise et il nous avait dit en gros: "Votre patron me demande de restructurer l'entreprise, mais je n'accepterai pas: car de deux choses l'une, ou bien je vous demanderai des changements tellement importants que vous vous soulèveriez, lui le premier; OU bien je me contenterai d'appliquer quelques réformes de détail que vous pourriez accepter, mais comme on ne peut pas changer sans changer, j'échouerai. Et je n'aime pas ça" ... Je m'en suis toujours souvenu.
HERMELIN - Il avait probablement raison. Avec les mêmes pions on est obligé de jouer 1a même partie... Enfin ... ! Moi, pour rien au monde je ne voudrais revivre les deux années que nous venons de passer. Mais pour rien au monde je n'accepterais de ne pas les avoir vécues.
VINCENT - Comment va votre père?
HERMELIN - Maintenant il ne peut plus se lever. 11 est en sursis. Il ne veut plus me voir.
VINCENT - Où est-ce qu'il va aller?
HERMELIN - Je ne sais pas. Le château a été mis en vente. C'est ça qui lui a fait un coup terrible aussi ... Peut-être que s'il ne s'était pas accroché, ça aurait réussi.
VINCENT - On a passé pas loin, mais de mon côté ça n'a pas été bien malin non plus. Quand les vieux démons s'agitent! Vous le connaissez, le syndic?
HERMELIN - Non. Mais pas besoin de le connaître. Il va faire le lit du repreneur.
VINCENT - Le syndicat parle d'une grève illimitée.
HERMELIN - Si ça les amuse! Comme des mouches qui bourdonnent autour d'une vieille carcasse... !
VINCENT - Peut-être que l'Etat, cette fois...
HERMELIN - Il n'y faut plus compter maintenant. Et vous, vous allez rester dans les parages?
VINCENT - Non. J'ai une petite ferme dans le Beaujolais qui me vient de mes parents. Je vais aller retrouver mes racines. Je ferai mon jardin. J'aurai 1e temps de lire.
HERMELIN - Moi je pars demain. Adieu, Vincent.
VINCENT - Adieu, monsieur Jacques. (II ne) faut pas avoir de regret. C'était écrit... et dans
nos professions, quand c'est écrit, c'est écrit.

FIN