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LE COCOTIER
Michel Fustier

Le Président-Directeur Général d'une Société de conseil se voit contesté par un brillant jeune cadre qui lui expose le plan au terme duquel il va se "séparer" de son patron. Le P.D.G. est un homme grand et mince, cultivé, intelligent, à la parole facile et colorée, à l'imagination très vive. Son second, Grandpié, à l'allure plus trapue et plus fruste, est un réaliste ambitieux au champ de conscience étroit mais intense. La scène représente le bureau du P.D.G.


- l -
P.D.G. - (interrompant sa lecture) Entrez, Grandpié, entrez. Quel bon vent? Je suis content de vous voir. Comment allez-vous?
GRANDPIE - Je vais bien... Pas beaucoup dormi, mais ça va. L'affaire Fournaux est conclue.
P.D.G. - Ah! parfait. Bonne nouvelle!
GRANDPIE - Cela m'a pris une journée de négociation. Le président Fournaux, c'est un finaud. On a discuté sec. Mais je l'ai eu!
P.D.G. - Mes compliments.
GRANDPIE - Quatre ingénieurs-conseils à plein temps pendant six mois. Et au super tarif.
P.D.G. - (contrarié) Quatre seulement? Je croyais qu'il s'agissait de six?
GRANDPIE - Allons, monsieur, un peu de bon sens. C'est un contrat magnifique. Il ne faut tout de même pas abuser des clients. Il n'y a pas de travail pour six.
P.D.G. - C'est vrai, Grandpié, c'est vrai. "Le mouton tu peux le tondre tous les ans, mais sa peau tu ne l'as qu'une fois." Rien ne vaut la sagesse des nations!
GRANDPIE - Vous voyez bien~
P.D.G. - Et à part ça?
GRANDPIE - Et à part ça, je serais heureux d'avoir une conversation sérieuse avec vous. J'ai des choses graves à vous dire.
P.D.G. - Mais naturellement. Quand vous voudrez. J'ai tout mon temps. Asseyez-vous.
GRANDPIE - Eh bien! Voilà....
P.D.G. - (l'interrompant) Vous savez ce qui me tracasse, moi, Grandpié? –
GRANDPIE - Dites toujours... mais je pense que je le sais.
P.D.G. - Cette société, que j'ai fondée, elle marche bien, je ne peux pas me plaindre. Elle est solide. Elle a réuni des collaborateurs éminents. Elle s'est fait une clientèle fidèle... Ii y a des moments où je suis plein d'admiration envers moi-même. Et pourtant il y a quelque chose qui ne va pas....
GRANDPIE - C'est que vous ne gagnez pas assez d'argent?
P.D.G. - Comment le savez-vous...?
GRANDPIE - Mais vous me le dites tous les jours ou à peu près.
P.D.G. - C'est vrai. Je me répète. Mais ça m'obsède. Tenez, regardez ce petit crétin de Dumas (montrant un papier sur son bureau), voilà encore une lettre de lui. D'accord, il a eu une bonne idée il y a vingt ans et il l'a exploitée avec une obstination de bête brute. Et maintenant il vend sa botte à Saint-Gobain et il en tire... vous savez combien'?
G RANPIE - Non.
P.D.G. - Vingt-cinq millions...de quoi se retirer sur la Côte d'Azur avec ses chiens et son bateau. Et le plus fort, c'est que sa bonne idée, c'est moi qui la lui ai donnée. Vingt-cinq millions, une idée à moi. Si je voulais vendre mon cabinet, je n'en tirerais pas trois sous... Ça entre nous, parce qu'officiellement j'en demande deux millions. La première boite de matière grise de la région! Alors, qu'est-ce qui ne va pas, Grandpié? - 3 -

- II -
GRANDPIE - Eh bien! (Le téléphone sonne)
P.D.G. - Allons, voilà qu'on nous dérange! (il décroche) Je suis en conférence... Ah! c'est Vitalba... Ah bon! les clients, c'est sacré. Passez-le-moi... Ah! c'est pour Grandpié? (à Grandpié) Vous prenez?
GRANDPIE - Oui, bien sûr.
P.D.G. - Envoyez-le.
GRANDPIE - (au téléphone, très enveloppant) Bonjour, monsieur Vitalba. Justement je pensais à vous ce matin!! Mais naturellement. Je suis chez vous à deux heures et nous réglerons définitivement le problème.... Mais oui, je serai là personnellement. Je peux même vous amener mon patron, si vous voulez. Il est là en face de moi. Il sera content de vous saluer. ...Non, pas aujourd'hui? Comme vous voudrez. Oui, sans lui, nous en aurons plus vite fini. C'est entendu, je lui transmets. (Il raccroche) Il vous envoie son meilleur souvenir.
P.D.G. - (piqué) Vous pourriez tout de même faire un effort, Grandpié, pour me ménager des rendez-vous avec vos clients principaux... Je finirai par avoir l'impression que la boite tourne sans moi.
GRANDPIE - Vous voyez que j'ai essayé.
P.D.G. - Oh! Vous ne vous êtes pas forcé beaucoup.
GRANDPIE - C'est un rendez-vous de pure forme. Le petit père Vitalba... il est complètement dépassé! Il s'est mis à s'intéresser à notre mission à partir du moment où on lui a dit qu'elle marchait très bien, mais....
P.D.G. - Les patrons sont tous les mêmes! Ce qui fait toute la difficulté et toute la noblesse de notre métier, c'est que dans cinquante pour cent des cas il faudrait foutre les patrons à la porte. Ils nous passent des contrats pour modifier le statut des représentants ou installer une comptabilité industrielle. Mais tout ça, c'est de l'esbroufe pour faire oublier qu'ils sont complètement dépassés. Alors que faire, nous, leurs conseils? Leur casser le morceau? Ils ne nous le pardonneraient pas. On ne peut pas faire le bien des gens quand ils ne le veulent pas. Et ce sont eux qui paient, il ne faut pas l'oublier. Alors, quelle solution? Eh bien! Après trente ans d'expérience, je vous le dis: continuer en toute conscience à prélever nos honoraires pour le statut des représentants ou la comptabilité industrielle. Si ça ne leur fait pas de bien à eux, ça, nous en fait à nous. Et l'argent qu'ils nous donnent, ils le perdraient d'une autre façon, plus agréable peut-être mais aussi inefficace. C'est le salaire de l'ennui... Si Freud vivait encore, il poserait le problème de la mort du patron. Vous devriez écrire un article sur ce sujet, Grandpié.

- III -
GRANDPIE - Si vous croyez que j'ai le temps d'écrire des articles! Pour moi, ce qui compte ce n'est pas ce qu'on dit, c'est ce qu'on fait. D'autant plus que...
P.D.G. D'autant plus que quoi? Ah! C'est vrai, vous aviez des choses à me dire. La mort du patron, ça ne vous intéresse pas?
GRANDPIE - Si, au contraire... D'autant plus que je suis venu précisément vous annoncer que je vais me séparer de vous.
P.D.G. - Qu'est-ce que vous voulez dire? Vous séparer de moi?
GRANDPIE - Enfin, c'est une formule atténuée. Je me sépare de mon President-Directeur Général, ça veut dire que je le quitte.
P.D.G. - Mais qu'est-ce qui se passe, Grandpié? Je ne comprends pas. Ça a fait cinq ans que vous êtes dans mon cabinet. Vous y menez avec un grand talent une carrière éblouissante. Vous avez tous les clients à vos genoux... et vous voulez partir! C'est moi qui vous fais fuir? J'avais pourtant l'impression...
GRANDPIE - Que nous nous entendons bien? Mais oui, parfaitement bien.
P.D.G. - Alors?
GRANDPIE – Mais, si vous me permettez de vous casser le morceau, comme vous dites, je trouve que vous n'êtes plus assez efficace.
P.D.G. - Ça par exemple! Vous êtes gonflé. Plus assez efficace!
GRANDPIE - C'est vrai que je suis gonflé. C'est même ça que les clients m'apprécient. Moi, quand ils ne font plus l'affaire, je le leur dis. Différence de philosophie. C'est peut-être pour ça qu'ils m'aiment bien.
P.D.G. - Vous voulez dire que je ne fais plus l'affaire, moi?
GRANDPIE - Exactement.
P.D.G. - Vraiment! J'aimerais que vous m'expliquiez ça.
GRANDPIE - Ecoutez: vous dirigez une société de conseil de trente ingénieurs, dont les problèmes sont essentiellement commerciaux, et vous vous êtes mis à avoir peur des clients. Du moins, c'est l'impression que vous donnez. Et vous ne sortez plus de votre bureau où vous vous laissez aller de préférence à des spéculations sur la politique internationale, qui est bien la seule chose qui vous intéresse réellement.
P.D.G. - Vous exagérez, Grandpié. Bien, je consacre la matinée à la lecture des journaux. Mais il faut se tenir au courant. Vous ne lisez pas assez, vous. Vous devriez garder un œil ouvert sur le monde. Dans nos métiers, sachez qu'on s'épuise vite. Et de toute façon il faut toujours en savoir un peu plus que les clients...
GRANDPIE - C'est précisément ce que je vous reproche. Quand par hasard on réussit à vous amener un client, vous vous· croyez obligé de l'éblouir par des discours fumeux et généraux... comme si vous étiez payé au mot! Or, la première chose que demande un client, c'est qu'on l'écoute, pas qu'on en sache plus que lui. Je sais que leurs histoires sont sordides et ennuyeuses... Mais c'est pour ça qu'ils casquent: pour qu'on les écoute. Et vous, vous ne pouvez pas vous retenir de parler. Ça vous fait tellement plaisir de vous écouter vous-même.
P.D.G. - Grandpié, vous êtes impitoyable!
GRANDPIE - Et c'est vrai que vous êtes très brillant. Mais trop. Beaucoup trop. Vous effrayez les clients, vous les paralysez... Et si les ingénieurs ne vous emmènent plus sur leurs chantiers, c'est pour ça. Ce sont des tacherons, eux. Ils ont de la peine à aligner trois phrases... vous voyez bien leurs rapports. Vous, vous les écrasez sous le poids de votre éloquence. Et puis surtout, je répète, ça ne vous intéresse plus. La moyenne entreprise française ne vous intéresse plus. L'ennui! C'est affiché sur tous les traits de votre visage.
P.D.G. - Voyons, Grandpié, j'apprécie votre franchise... Dites, ça me fait un bon paquet!
GRANDPIE - Ce qui n'empêche pas que je vous aime bien. J'ai même beaucoup de sympathie pour vous. Mais vous devez comprendre que je ne vais pas faire tourner cette boite à votre place jusqu'à ce que vous ayez atteint l'âge de la retraite. Surtout avec les appointements que vous vous réservez.
P.D.G. - Je double les vôtres.
GRANDPIE - Ce n'est pas une solution.
P.D.G. - Vous devriez vous souvenir que je suis le fondateur de cette société. Et, en plus du respect dû au fondateur, tout ce que je demande en effet c'est qu'on me verse une petite rente jusqu'à la fin de mes jours. Je le mérite. C'est une question d'usage et de convenance. Sans moi, vous ne seriez pas là...
GRANDPIE - Mais, cher monsieur, considérez que je n'y suis plus. Je vous l'ai dit, je me sépare de vous. Mais, les structures juridiques étant ce qu'elles sont, je ne peux pas vous envoyer une lettre de licenciement et je me contente de vous faire parvenir ma lettre de démission...Vous l'aurez demain.

- IV -
P.O.G. - Eh bien! que voulez-vous, si vraiment vous avez pris votre décision... Nous avons prospéré avant que vous entriez ici. Nous nous débrouillerons bien pour continuer après votre départ. Vous m'avez fait des reproches.... et c'est vrai que je me suis peut-être trop appuyé sur vous. Mais je suis encore capable de bander, Grandpié. Très bien, partez. Voyez-vous, vous appartenez à une génération froide... moi je suis encore d'une génération chaude, avec un petit peu de sentiment et de panache. Ce que vous m'avez dit, je ne vous l'aurais jamais dit, moi... Mais après tout, c'est peut-être moi qui ai tort. Je ne m'abaisserais pas en tout cas à vous demander de rester...
GRANDPIE - Je ne fais aucune espèce de chantage.
P.D.G. - Je l'espère bien. Si vous voulez partir, eh bien! partez. Avez-vous pensé aux les modalités de votre départ...?
GRANDPIE - Naturellement. Il faudra mettre ça au net. D'autant plus que...
P.D.G. - D'autant plus que quoi?
GRANDPIE - Que nous allons avoir un problème de synchronisation.
P.D.G. - Qu'est-ce que vous voulez dire?
GRANDPIE - J'aurai des affaires à terminer pour vous et avant cela, j'aurai à en commencer pour moi.
P.D.G. - Oui, bien sûr. Et puis il faudra avertir le personnel.
GRANDPIE - Il y en a qui sont déjà au courant.
P.D.G.,- Ah bon! J'aurais espéré être le premier...
GRANDPIE - C'est-à-dire que nous avons décidé avec Arcis et Beauvallon de fonder notre propre société. Leur lettre de démission vous parviendra également demain.
P.D.G. – Mais... Ah ça!
GRANDPIE - Madame Chaloupe nous suit elle aussi. Et Jean-François Roset...
P.D.G. - Mais ce n'est pas possible!
GRANDPIE - C'est comme si c'était fait.
P.D.G. - Mais qu'est-ce que vous me laissez? Mes yeux pour pleurer! Les meilleurs éléments! Je me battrai.
GRANDPIE - Je vous laisse mademoiselle Lotte.
P.D.G. - Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Et Servan?
GRANDPIE - Non, pas assez performant.
P.D.G. - Attention, je vais faire jouer les clauses de non-concurrence.
GRANDPIE - Vous savez bien qu'elles sont parfaitement illégales. Vous me l'avez assez souvent expliqué.
P.D.G. - Et naturellement vous allez me piquer aussi mes clients.
GRANDPIE - Vous pourriez en effet avoir un certain déchet. Mais je ne ferai personnellement rien pour les inciter à...
P.D.G. - Mais voyons, Grandpié, ils vous adorent, vous le savez bien, vous m'avez complètement supplanté dans leurs esprits.
GRANDPIE - Ne vous sous-estimez pas. Les clients ne savent pas ce que je sais. Ce n'est pas parce que je vous ai parlé peut-être un peu crûment tout à l'heure...
P.D.G. - Un peu crûment! Vous en avez de bonnes. Mais qu'est-ce que je vais devenir?
GRANDPIE - Il vous reste une bonne réputation, et vingt-huit ingénieurs que vous pourrez faire ramer comme vous voudrez.
P.D.G. - Oui, mais tout seuls ils ne sont pas de taille. Ce sont des médiocres, pour la plupart.
GRANDPIE - Ils ont de l'expérience.
P.D.G. - Vous voulez dire que ce sont des vieux!
GRANDPIE - Ah! bien sûr, c'est votre vieille garde. Ils sont fidèles, eux, au moins.
P.D.G. - Ils sont fidèles, oui, comme des chien-chiens qui demandent leur sou-soupe. Mais il faut aller la chercher, la sou-soupe.

- V -
GRANDPIE - Remarquez, monsieur, je suis tellement conscient des problèmes que peut vous poser mon départ que je vous propose un arrangement.
P.D.G. - Vraiment?
GRANDPIE - Oui, une sorte de compensation.
P.D.G. - Qu'est-ce que vous voulez dire?
GRANDPIE - La société que nous allons fonder pourrait par exemple vous verser un dédommagement de dix pour cent de son chiffre d'affaires pendant un an. Cela vous aiderait à passer le cap.
P.D.G. - Si je comprends bien, c'est ma prime de licenciement.
GRANDPIE - Je n'aurais pas employé le mot. Mais si vous le dites...! Nous serions d'autre part heureux que vous acceptiez de prendre une petite participation dans notre capital... symbolique... je ne sais pas... peut-être dix pour cent.
P.D.G. - Pourquoi faites-vous ça?
GRANDPIE - Mais parce que nous n'avons aucune raison de ne pas le faire. Je ne tiens pas à ce que mon départ apparaisse comme une rupture, mais plutôt comme un bourgeonnement... Une sorte de marcottage. Et puis votre caution nous serait précieuse.
P.D.G. - Vous êtes bien aimable. C'est une ruse? C'est pour m'empêcher de réagir? C'est pour mieux me piquer mes clients?
GRANDPIE - Mais non! Nous vous en apporterions aussi. Nous avons l'intention de rester très légers et de ne traiter que les problèmes au sommet. Mais tous les problèmes courants, les charges de cavalerie avec les gros bataillons, nous vous les passerions. Ça ferait tourner votre cabinet sans vous donner beaucoup de tracas.
P.D.G. - C'est ça. Vous me laisseriez la "besogne", le vil travail. Savez-vous d'où vient le mot travail? De tripalium, le triple pal, qui était un supplice en honneur chez les Romains.
GRANDPIE - Oui, je le sais. Vous le dites chaque fois que vous rencontrez un client. Tripalium!
P.D.G. - Vraiment? Vous voulez dire que je radote?
GRANDPIE - Il y a des histoires que vous aimez tellement que vous ne pouvez pas vous empêcher de les raconter à tout bout de champ...
P.D.G. - Quand même!
GRANDPIE - Vous voyez bien que vous venez de me refaire le coup du tripalium. Ça fait au moins quinze fois que je vous l'entends raconter, en privé et en public. Et chaque fois, vous prenez le ton de celui qui va découvrir les secrets ignorés de la matière! Si vous croyez que les clients ne s'en aperçoivent pas! Et en plus vous savez bien que je ne sais pas le latin. Vous ne m'éblouissez pas, vous m'énervez.
P.D.G. - Ceci ne fait que prouver une fois de plus qu'il n'est pas nécessaire d'avoir fait du latin pour devenir un ingénieur conseil de grande classe... Ces choses étant dites –his dictis, ablatif absolu-, je vois très clair dans votre manœuvre.
GRANDPIE - Je n'ai jamais pensé vous abuser. Vous avez toujours été d'une extrême lucidité. Ce n'est pas votre intelligence que je mets en cause, mais vos comportements, votre laisser-aller, vos rêves!
P.D.G. - Ecoutez, Grandpié... bien ... résumons la situation.

- VI -
GRANDPIE - Si vous voulez.
P.D.G. - ... Je pourrais me vexer et vous envoyer promener. Vous voyez que je ne me fâche pas. J'écoute avec attention tout ce que vous avez à me dire. Je n'en connais pas beaucoup qui ... Donc, il y a vingt-huit ans, j'ai fondé ce cabinet. Je l'ai fait prospérer. Je l'ai haussé progressivement à un niveau des plus honorables. Et j'ai eu la chance, il y a cinq ans, d'embaucher un jeune Grandpié, dont je ne soupçonnais pas encore les qualités, ni les défauts d'ailleurs... lequel a donné à mes affaires un nouveau coup de fouet. Et aujourd'hui, le dit Grandpié, qui a aussi de grandes dents, vient m'annoncer qu'il s'en va fonder son propre cabinet avec mes meilleurs éléments, qu'il me décervèle, au sens propre du mot, qu'il m'enlève mon cortex, mais que ça n'a pas d'importance: il veillera à ce que, avec ma moelle épinière, je puisse rester en vie, qu'il me nourrira même au besoin avec une sonde comme un vieillard grabataire...
GRANDPIE - Vous vous laissez emporter par votre imagination... Maintenant, si vous avez absolument envie de vous prendre pour un vieillard grabataire, c'est en effet comme ça que ça peut finir. A ceci près que vous me connaissez assez pour savoir que je ne ferai pas de l'acharnement thérapeutique. J'aurai vite fait de débrancher le tuyau.
P.D.G. - Grandpié, je n'ai aucune inquiétude pour vous: vous ferez fortune, vous ferez fortune! Et plus vite que vous ne le pensez.
GRANDPIE - Je le croirais assez. Ceci étant, je ne vois pas pourquoi vous dramatisez. Je vous enlève vingt pour cent de votre effectif. A une époque où tous les industriels font le siège de l'Inspection du Travail pour qu'on les autorise à débaucher, vous devriez p1utôt être content... Je prends tous les risques pour moi.
P.D.G. - Vous n'en prenez aucun. Vous me les laissez tous. Et en plus, vous partez avec les jeunes, vous me laissez les vieux sur les bras... alors que j'ai toujours soigneusement veillé à la pyramide des âges. Vous me foutez tout par terre.
GRANDPIE - Est-ce que c'est la perspective de vous remettre au travail qui vous épouvante?
P.D.G. - Peut-être, Grandpié, peut-être. Vous verrez quand vous aurez passé la cinquantaine et que vous aurez des petits jeunes qui vous jetteront des peaux de bananes. Si j'avais su que vous étiez aussi fort, je ne vous aurais jamais embauché. On a toujours tort de se faire assister par des cracks. Oui ils s'aigrissent derrière vous, ou ils vous bousculent pour vous passer devant. Et vous allez faire comment pour assurer votre trésorerie?
GRANDPIE - La banque Moricet prend une participation et elle nous fait une avance en compte courant.
P.D.G. - Schlechter?
GRANDPIE - Oui.
P.D.G. - Mais ça fait trois ans que je le baratine pour qu'il entre dans mon capital. Vous m'avez trahi.
GRANDPIE - Pas du tout. C'est lui qui est venu me chercher.
P.D.G. - Grandpié, ce n'est pas possible! Pourquoi est-ce qu'il m'a fait ça? Pourtant il me connait bien.
GRANDPIE - Justement. En tout cas vous voyez, il a fini par se laisser convaincre que ce n'était pas mauvais d'avoir une société de conseil sous la main. J'ai même un gros contrat qui m'attend chez lui.
P.D.G. - Grandpié, vous êtes un salaud!
GRANDPIE - Je ne suis pas tout à fait de votre avis.
P.D.G. - Et d'autant plus salaud que je ne peux même pas vous faire de reproches. Juridiquement, vous êtes inattaquable.
GRANDPIE - Je suis heureux de vous l'entendre dire.
P.D.G. - Tout ça, c'est de ma faute. Vous avez toutes les qualités que je n'ai pas. Moi, Je suis un tendre, j'ai de l'affection pour les gens, je n'ose pas leur faire de la peine. Je me dis que ça s'arrangera. Et ça ne s'arrange pas. Vous, vous êtes un dur. Vous savez très bien que rien ne s'arrange et vous cassez tout de suite. Et c'est vous qui avez raison. "Devenez dur..." Vous n'avez pas lu Nietzche?
GRANDPIE - Non.
P.D.G. - Comme quoi on a beau savoir les choses... Moi je l'ai lu, mais ça ne m'a servi à rien. Tous les créateurs sont durs... Savez-vous que j'éprouve même une certaine admiration pour vous. Vous voyez comme je suis! Nous aurions pu faire des choses ensemble pourtant. Savez-vous ce à quoi je pensais? Ouvrir un département politique. J'en ai assez de travailler avec ces petits industriels qui ne sont finalement que des commerçants enrichis... avec tout ce que ça suppose de bêtise et d'ignorance. Mais travailler avec les Etats, conseiller les hommes politiques, jouer un rôle dans l'histoire des nations... Avec toute l'expérience que nous avons accumulée! Je vous vois parfaitement bien là-dedans.
GRANDPIE – Moi, je ne me vois pas du tout... Ce que je ne sais pas faire, je ne suis pas comme vous, je ne le sais pas... Je crois que Je vous ai dit tout ce que J'avais à vous dire.

- VII -
P.D.G. - Attendez un peu, laissez-moi reprendre mes esprits.
GRANDPIE - Je dois voir monsieur Agostini à onze heures.
P.D.G. - Eh bien! pour une fois il attendra. Je prends ça sur moi... Et si je vous faisais une autre proposition?
GRANDPIE - Je suis ouvert à toutes les suggestions, mais je ne vois pas...
P.D.G. - Ce que je ne peux pas supporter, c'est l'idée de me retrouver tout seul pour tirer tout ce paquet de... Mais raisonnons. Qu'est-ce qu'il me faut à moi? Oh! bien sûr, de quoi vivre, largement même. Ce n'est pas un problème. Mais surtout l'honneur. Je veux qu'on me considère. Je veux avoir réussi. Je veux entrer dans ma retraite, le plus tard possible, par une grande porte tendue de velours rouge. Avec des trompettes! Vous me comprenez?
GRANDPIE - Oh! parfaitement.
P.D.G. - L'honneur et pas trop de boulot. Vous, au contraire, ce que vous voulez c'est le pouvoir.
GRANDPIER- Ce n'est pas si simple que ça.
P.D.G. - Mais si, mais si, c'est bien évident. Il n'y a qu'à vous regarder. Votre stature, votre morphologie... C'est le pouvoir. Le pouvoir et ce qui va avec, l'argent. L'argent comme signe du pouvoir. Mais ça, ce n'est pas non plus un problème.
GRANDPIE - Admettons!
P.O.G. - Et le travail pour vous faire pardonner.
GRANDPIE - Si vous voulez.
P.D.G. - Ce n'est pas difficile d'exercer le pouvoir. Il suffit d'arriver le matin avant tout le monde et de partir le soir après tout le monde. Si j'avais voulu...
GRANDPIE - Vous n'avez pas tout à fait tort.
P.D.G. - Donc, plut8t que de nous tirer mutuellement dans les pattes - c'est ce qui va arriver - entendons-nous... Nous sommes faits pour nous entendre.
GRANDPIE - Mais je ne désire que ça. Vous voyez que je fais tout pour ça.
P.D.G. - Mais non, vous ne faites rien pour ça. Votre solution est parfaitement conflictuelle. Moi, je vous propose autre chose. Je vous passe le tiers des parts de mon cabinet, nous demandons à 5chlechter d'en prendre le tiers et j'en garde le tiers. Je reste Président. Je vous nomme Directeur Général. Nous fondons ensemble une nouvelle société destinée à traiter des affaires au sommet - très bien cette idée d'un cabinet spécialisé dans les méthodes de pointe: d'avance, je double mes tarifs - Donc, nous fondons ensemble ce cabinet. Nous devenons un groupe. Excellent : un groupe. Vous me versez ma rémunération de Président - pour vous ce n'est rien - et moi je vous laisse manager tout le dispositif: c'est ce que vous cherchez en réalité.
GRANDPIE – Ça ne me parait pas vraiment une bonne solution.
P.D.G. - Qu'est-ce qui ne va pas?
GRANDPIE - Je me trouve un peu le dindon de la farce.
P.D.G. - Comment pouvez-vous dire ça?
GRANDPIE - Ou alors il faudrait...
P.D.G. - Quoi donc?
GRANDPIE -...Il faudrait que... dans deux ou trois ans par exemple, vous me cédiez vos parts.
P.D.G. - Et mon fauteuil?
GRANDPIE - Vraisemblablement.
P.D.G. - Pas question. Un mandat de sept ans au moins.
GRANDPIE - Trois ans au plus.
P.D.G. - Ecoutez, Grandpié, il ne faut pas être trop gourmand.
GRANDPIE - Pourquoi?
P.D.G. - (décontenancé) Oui c'est vrai, pourquoi? (se reprenant) Parce que la gourmandise contient intrinsèquement son propre châtiment.
GRANDPIE - Vous ne vous débarrasserez jamais de votre éducation judéo-chrétienne. D'ailleurs je suis de votre avis : je ne pourrais accepter votre solution qu'à des conditions qui ne me plaisent pas. Je crois que je préfère la mienne.
P.D.G. - Cherchons un moyen terme.
GRANDPIE - Je dois partir maintenant. Ecoutez, je repasserai ce soir à six heures. Si d'ici là vous avez eu une idée lumineuse, d'accord. Sinon je reviendrai à mon plan initial.
P.D.G. - Les dieux n'aiment pas l'insolence!
GRANDPIE - Quels dieux?... A ce soir.
P.D.G. - Attendez un peu.
GRANDPIE - Quoi de plus?
P.D.G. - Et si... et si je vous vendais carrément tout mon bazar?
GRANDPIE - Combien?
P.D.G. - Deux millions. C'est le prix officiel.
GRANDPIE - Vous plaisantez!
P.D.G. - Réfléchissez-y tout de même.
GRANDPIE - Pour moi c'est tout vu. Excusez-moi, il faut que Je parte. (Il met la main sur la poignée de la porte) Tâchez de trouver une meilleure idée. Ou alors il faudrait que vous me fassiez un sacré rabais... J'y vais. A ce soir.