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LA MARCHANDE DE QUALITE
Michel Fustier


Un industriel tant soit peu réactionnaire est irrité d'entendre toujours parler de qualité sans très bien réussir à comprendre ce que cache ce mot: d'autant qu'il lui semble qu'on l'emploie à tort et à travers. Il cherche à se renseigner auprès d'un marchand patenté de Qualité... Il fait une découverte stupéfiante!
Les répliques entre parenthèses sont dites en "a parte". Le rôle de la marchande peut à la r1gueur être tenu par un homme.


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L'INDUSTRIEL - (Je suis un vieux réac... Ils me tiennent à l'écart. Mais je vais les posséder...) Vous vendez de la Qualité! J'ai vu votre boutique en passant, je suis entré.
LA MARCHANDE - Mais oui, Monsieur, je vends de la Qualité.
L'INDUSTRIEL - Ca m'intéresse. Je suis dans l'industrie. (Je vais faire l'âne pour avoir du son: je finirai bien par savoir de quoi il s'agit.) Quel genre de Qualité?
LA MARCHANDE -. J'en ai de toutes les sortes. Il y a beaucoup de qualités de Qualité.
L'INDUSTRIEL - Ah, vraiment? La Qualité Je croyais qu'il n'y avait qu'une qualité de Qualité.
LA NARCHAIIDE - Dans l'absolu vous avez raison... (Cet individu ne -m'inspire pas une confiance immédiate. Dissimulons!) Mais en pratique, il y a du haut de gamme et du bas de gamme... Il y a de la Qualité de bonne qualité et puis de la Qualité, risquons le mot, de mauvaise qualité... Voyez les étiquettes: extra-trois étoiles, extra-deux étoiles, qualité une étoile... et puis qualité supérieure, qui ne vaut pas grand-chose... Mais pour ce qui est de la variété, ça, il y en a. Voyez tous ces bocaux.
L'INDUSTRIEL - Ah, parce que c'est comme ça que ça se présente! Des bocaux, avec dedans des liquides de toutes les couleurs? (Elle me fait marcher!)
LA 11ARCHANDE – Non, pas seulement. Nous en avons aussi en grains, en poudre en cristaux, en pains, en suspension.
L'INDUSTRIEL - C'est très intéressant.
LA MARCRANDE - Et nous livrons en toutes quantités, depuis le paquet de cinquante grammes jusqu'au camion de quinze tonnes.
L'INDUSTRIEL - Ah oui! Il y en a qui... Quinze tonnes? Ça fait de bons clients.
LA MARCHANDE - Nous travaillons avec de très grosses entreprises. Des internationales, aussi!

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L'INDUSTRIEL - En somme, toutes quantités de toutes qualités. Moi, ce serait pour un simple essai. Un petit flacon... (Je vais l'aguicher!) Je sors d'un séminaire sur la Qualité, là, à la Chambre de Commerce. Mais c'était très théorique. Ils en ont beaucoup parlé, mais ils ne nous en ont jamais montré. Je pourrais toucher?
LAMARCHANDE - Bien sûr. (Allons-y gaiement!) Celui-ci: c'est une qualité de Qualité... de qualité. Vous voulez tremper votre doigt?
L'INDUSTRIEL - Qu'est-ce que ça va me faire?
LA HARCUANDE - Mais comme ça, pas grand-chose. Il faut que ça baigne longtemps pour que...
L'INDUSTRIEL - Oh, mais dites donc...
LA MARCHANDE - Ah bien sûr, ça décape. Mais vous verrez, après, ça donne une sensation plutôt agréable. Mais je peux vous demander pour quel usage?
L'INDUSTRIE.- J'ai moi-même...1 (j'improvise...) une usine de trois cent personnes... Je fabrique des fromages.
LA MARCHANDE – (Il mord!)
L'INDUSTRIEL – Il me faudrait un produit incolore. Incolore et inodore
LA MARCHANDE - Pourquoi ça?
L'INDUSTRIEL - Si je dois tremper mes fromages dedans, je ne voudrais quand même pas que ça me les abime! Sont déjà un peu pourris!
LA MARCHANDE - Hais il n'est pas question de tremper vos fromages dedans! Des fromages trempés dans la Qualité, ce serait dégoûtant...
L'INDUSTRIEL - Ah bon, mais alors, le séminaire..?. Ce n'était pas ça...? Je croyais...
LA MARCHANDE -.Si ça n'était pas plus compliqué que ça, tout le monde en ferait, de la Qualité.
L'INDUSTRIEL - C'est bien ce qu'il me semblait.
LA MARCHANDE - Il suffirait de mettre des grands bacs en fin de chaîne... et floc, on plonge tout dedans! Non, la Qualité, c'est tout autre chose. Ils ne vous l'ont pas dit.
L'INDUSTRIEL - Ou alors je n'ai rien compris.
LA MARCHANDE Vous ne seriez pas le premier.
L'INDUSTRIEL - (Ah, ah! Il y a de l'ésotérisme dans l'air!) Alors, expliquez-moi. Soyons concrets. Ça, ce produit derrière vous, qu'est-ce que c'est, à quoi est-ce que ça sert?
LA MARCHANDE - (Je vais carrément l'emmener en bateau!) ...Ca, c'est pour faire des bains de pieds. Vous mettez des pataugeoires, à l'entrée du personnel. Le matin en arrivant, ils marchent dedans et toute la journée, ça tait de la Qualité.
L'INDUSTRIEL - Ah! Des pataugeoires! Et c'est bon?
LA M.·\RCRANDE - C'est bon, c'est bon? C'est un commencement! Je ne peux pas dire que ce soit mauvais...
L'INDUSTRIEL - Mais il y a mieux? (elle me fait marcher!)
LA MARCHANDE - Bien sûr. Voilà! Ça, c'est pour mettre dans l'eau des douches. Alors, bien sûr le principal problème c'est qu'il y a des gens qui ne se lavent jamais... Les secrétaires, les représentants les agents de Maîtrise... sur les lieux de travail, je veux dire. Mais pour les autres, ça commence à être vraiment efficace.

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L'INDUSTRIEL - Ah, comment ça? (Elle me fait vraiment marcher!)
LA MARCHANDE - Supposez Que vous ayez choisi la douche... bleue... C'est comme dans la marine, sauf que c'est l'inverse: on teint ce qui bouge et on salue le reste... Donc la douche bleue. "Je suis bleu, donc je fais de la Qualité!" C'est ce qu'ils se disent... Ils vous l'ont bien expliqué à la Chambre de Commerce? "Youpi, je suis bleu-Qualité, je suis bleu-Qualité..." On se répète ça toute la Journée.
L'INDUSTRIEL - Oui, ils nous l'ont expliqué. Mais je croyais que c'était au sens figuré... Comme par exemple: j'en suis resté bleu! ou: c'est encore un bleu...
LA MARCHANDE - Mais pas du tout! C'est au sens propre. Au sens propre, enfin...pas exactement. Pas comme on dit: tout blanc, tout propre. Au sens coloré, voilà. Propre mais coloré.
L'INDUSTRIEL - Je vois: c'est une sorte de pense-bête...
LA MARCHANDE - Exactement...?.
L'INDUSTRIEL - Alors, si je comprends bien ce que vous m'expliquez depuis un moment, on ne trempe pas les produits mais le personnel. Mais c'est une révélation pour moi. Vous êtes sûre?
LA MARCHANDE - Tout à fait. Et si vous voulez passer à la vitesse supérieure, nous avons des bains spéciaux: vous accrochez vos employés avec un fil de fer par dessous les bras, et vous les laisser s'imbiber...
L'INDUSTRIEL - Longtemps?
LA MARCHANDE - Ah, ça! Vous vous arrangez avec l'inspecteur du travail. Vingt minutes, une demi-heure.
L'INDUSTRIEL - Et ça marche?
LA MARCHANDE - Ah oui, bien. Chaque fois qu'un ouvrier oublie de faire de la Qualité, il devient rouge. On le remarque tout de suite... Mais il faut recommencer chaque matin, parce que le soir, ils se passent au savon de Marseille... Et oui, faut penser aux draps.
L'INDUSTRIEL - Et vous n'avez rien de mieux?
LA MARCHANDE - En externe, rien... De la pommade, mais c'est gras. Non! Pour faire mieux, il faut passer à l'usage interne.
L'INDUSTRIEL - Des tisanes?
LA MARCHANDE - Oui. Ou des sirops ou des pastilles, des pilules, ou des suppositoires...Des sortes de traitements, quoi. Mais le mieux... ça dure nettement plus longtemps, c'est les piqûres...Ils sont même en train de mettre au point des vaccins. Ça devrait sortir bientôt.
L'INDUSTRIEL - Des vaccins contre quoi?
LA MARCHANDE – Contre, disons la non-qualité
L'INDUSTRIEL – (Il n'y a pas moyen d'en tirer quelque chose!) Croyez pas qu'ils auraient mieux fait de rester tranquilles, les Japonais!
LA MARCHANDE – Ah, s'il n'y avait pas eu les Japonais pour nous asticoter...
LINDUUSTRIEL - Et en tout cas, si j'y viens, je trouve qu'il serait quand même plus simple de tremper les produits? A tant faire que d'inventer quelque chose!

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LA MARCHANDE - Vous vous obstinez!
L'INDUSTRIEL - Moi, mon personnel, moins j'y touche, mieux je me porte J'aimerais mieux les produits, enfin les tremper, les chauffer ou les refroidir ou les vernir... enfin un truc comme ça, enfin la Qualité, quoi!
LA MARCHANDE - Mais non. Ça ne marcherait pas. Tout ce qui est simple est inefficace. Il y a longtemps qu'on le sait. Surtout avec des fromages.
L'INDUSTRIEL - (Je vais la provoquer.) Enfin est-ce que quelqu'un pourrait m'expliquer par quel miracle, quand vous trempez votre personnel, ça vous fait de bons produits.
LA MARCHANDE - Ils ne vous l'ont pas dit?
L'INDUSTRIEL - Non. Ils ont attaqué bille en tête par la théorie complète. Je n'avais même pas compris qu'il s'agissait du personnel. Mais... la tête aussi, on trempe?
LA MARCHANDE - Bien sûr ! Surtout la tête... Que voulez-vous que je vous dise, c'est comme ça. On l'a démontré... Il faut bien faire quelque chose.
L'INDUSTRIEL - (Poussons-la dans ses retranchements!) Mais c'est quoi, leur idée? Comment se fait-il que pour avoir des produits de bonne qualité, il faille tremper le personnel?
LA ~MARCHANDE - On s'explique mal. Il y en a qui disent que c'est parce que c'est le personnel qui fabrique les produits...
L'INDUSTRIEL - Je n'avais jamais pensé à ça!
LA MARCHANDE -...Mais ça n'est pas prouvé. Ce qui est sûr, c'est que ça marche. La cause des produits étant le personnel, pour modifier le résultat, il suffirait de modifier la cause: voilà, c'est l'hypothèse!
L'INDUSTRIEL – Ça a comme une apparence de logique. Ecoutez-moi. Moi je suis un homme concret... Faut améliorer le personnel: bon, ils auraient mieux fait de le dire tout de suite... (Trouvons une objection... Ah, voilà:) Mais moi, les mettre tous dans le même bain, ça ne me va pas.
LA MARCHANDE - Dans les usines, ils aiment mieux le travail en série. Le standard, ils savent faire. J'a1 beau leur dire! Ils établissent leur gamme et on pousse le bouton. Qualité, Qualité!
L'INDUSTRIEL - Vous comprenez... Bon! Supposons que ça fasse quelque chose...Je veux dire rapport à la Qualité!... A traiter mes gars tous de la même façon: tous le même bain ou la même tisane...
LA MARCHANDE - Oui?
L'INDUSTRIEL - ...J'aurais plus à y perdre qu'à y gagner. Il y en a qui sont bien: je risquerais de les abîmer. Et je ne sais pas si ceux qui sont... moins bien... ça les arrangerait vraiment. J'ai des cas difficiles: moi par exemple, ma secrétaire. Bon! Rien que ma secrétaire: si Je pouvais... enfin, la Qualité, quoi!
LA MARCHANDE- Qu'est-ce qu'elle a votre secrétaire?
L'INDUSTRIEL - Elle n'en fait qu'à sa tête. Et puis elle est d'un désordre! Et puis quand elle part le soir, elle n'en a jamais fini... Et elle, le bain, pas question: vous ne savez pas même par ou l'attraper. Même avec des pincettes. Alors, qu'est-ce que vous avez pour elle?
LA MARCHANDE – Pour elle ou pour vous?
L'INDUSTRIEL – Pourquoi est-ce que vous me demandez ça
LA MARCHANDE - Parce que les secrétaires qui ne vont pas bien, c'est souvent par le patron qu'on les soigne... Tenez: tisane de patience et d'amabilité dans le soleil levant... J'ai pas besoin de vous dire d'où ça vient! Matin et soir et au moment des crises. Faites donc l'essai.
L'INDUSTRIEL – Je pense que c'est une plaisanterie...
LA MARCHANDE – Mais pas du tout!
L'INDUSTRIEL - Je trouve même qu'elle est particulièrement désagréable. Ou alors, vous avez surestimé mon sens de l'humour.
LA MARCHANDE - Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
L'INDUSTRIEL - Naturellement! Et dans votre hypothèse, si la Qualité, ça ne consiste pas à traiter les produits, ni le personnel, ni les machines... Reste le patron, mais le Patron, qu'est-ce que je vais prendre!
LA MARCHANDE - Vous savez, quand on est patron... (J'ai peur d'en avoir trop dit)
L'INDUSTRIEL - Je sais, je sais... (Je me demande si elle n'a pas commencé à passer aux aveux!)... Vous pensiez vraiment que ma secrétaire, ça lui aurait fait quelque chose?
LA MARCHANDE - Si vous ne voulez pas faire l'essai... N'en parlons plus.
L'INDUSTRIEL - Mettez-moi toujours ça de côté. Bien content que vous ne m'ayez pas proposé de me peindre en rouge...
LA MARCHANDE - C'est tout de même complètement hors de question ...

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L'INDUSTRIEL - Bon, prenons un autre cas. L'atelier d'entretien, par exemple. Ceux-là, c'est les rois de la panne.
LA MARCHANDE - Ils les réparent?
L'INDUSTRIEL Non, justement. Ils s'assoient dessus. Quand ils ont commencé leur partie de belotte, le soleil pourrait bien s'arrêter, ils ne feraient pas un geste pour le remettre en route... Chaque jour on perd des dizaines de fromages. Sans compter le mauvais exemple.
LA MARCHANDE - Dites, ça c'est plutôt une affaire de quantité que de qualité.
L'INDUSTRIEL Qualité, quantité, moi qui croyait que tout était dans tout!
LA MARCHANDE Je vois! Ils ont encore tout mélangé. Qualitas qualitatis...
L'INDUSTRIEL - Et omnia qualitas... Je le sais aussi en grec.
LA MARCHANDE - Diable! Bon, alors, pour en revenir à votre atelier d'entretien...Voilà: des suppositoires au plutonium. Ca dope! Et puis surtout une méthode pour couper l'envie des cartes... Je ne vends pas que de la drogue, vous savez. (elle tend un livre)
L'INDUSTRIEL – Ah! Discours de la méthode pour couper l'envie des cartes... Descartes ou des cartes. Très drôle!
LA l'IARCHANDE - La drogue, je fais ça pour vivre. Mais, entre nous il y a d'autres moyens. Je suis un peu écolo sur les bords. Et vous savez quoi? Les livres! De toute façon, dans votre fabrique de fromages, ces suppositoires au plutonium, ça me chagrinerait... Vous leur donneriez une petite prime au fromage ou quelque chose comme ça...
L'INDUSTRIEL - Prime, prime, prime... (Voilà, je crois que nous y arrivons, Ces trucs-là, ça finit toujours par toucher au portefeuille.) Pensez-vous, il y a le délégué!
LA MARCHANDE - Justement, vous le mettriez à compter les fromages. Ça ferait un fromage de plus! Vous verriez comme ça accélérerait le déb1t...

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L'INDUSTRIEL - Je note. (Continuons!) J'ai aussi un contremaître gueulard: de ceux qui font fuir les ouvriers... Bref, absentéisme et tout le tralala... Ils s'en foutent. Quelquefois on trouve des chewing-gums dans la pâte à fromage...
LA MARCHANDE - Je vois. Ils crachent dans la soupe... Nous faisons aussi des échanges standards.
L'INDUSTRIEL - Ca veut dire quoi?
LA MARCHANDE - Supposez votre contremaître gueulard, rien à faire, il résiste à tout. Tisanes, peinture, lavements, suppositoires...
L'INDUSTRIEL - C'est bien le cas. Avant même d'avoir essayé... Eh bien?
LA MARCHANDE - Eh bien, je vous l'échange contre un qui est tout sucre tout miel. On se dispute pour travailler sous ses ordres.
L'INDUSTRIEL - C'est intéressant, ça. Et celui que je vous rends, qu'est-ce que vous en faites.
LA MARCHANDE - S'il n'est pas complètement rouillé, je le remets en état. On a tout ce qu'il faut comme installations ici... A neuf, quoi! Je lui refais son éducation depuis papa, maman .Et le prochain client qui se présente... .
L'INDUSTRIEL - Vous lui refilez l'épave.
LA MARCHANDE - Mais pas du tout. Les vraies épaves, je les casse. J'ai tout un département de réforme. On fait ça en douceur, pêche à la ligne, voyages aux Baléares et tout le tremblement: c'est tout un art de ne plus vivre. Mais les autres, je les refais en deux coups de cuillère à pot!
L'INDUSTRIEL - Vous croyez vraiment, vous, que les hommes peuvent changer?
LA MARCHANDE - (Il pose vraiment les bonnes questions)...Ah, ça! Faut cogner fort, ça prend du temps... Mais ça marche. A quatre-vingt-quinze pour cent.
L'INDUSTRIEL - (Elle se vante! ou alors...) Parce que j'ai aussi un représentant qui ne sait pas écouter, un magasinier escargot, une standardiste grincheuse, trois ou quatre manœuvres revendicatifs - vous savez, comme ça, pour le plaisir -, quelques employés paresseux, deux cadres stupides, un autre qui a les dents trop longues...
LA MARCHANDE – Dites donc, vous avez la main heureuse...
L'INDUSTRIEL – Vous voudriez me faire croire que c'est de ma faute?
LA MARCHANDE - Jamais de la vie! Ça ne m'aurait même pas traversé l'esprit.


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L'INDUSTRIEL – Alors moi, qui pensais qu'en trempant simplement mes fromages...
LA MARCHANDE - Vous, quand vous avez une idée quelque part!
L'INDUSTRIEL - Et puis non: la Qualité, ça n'est finalement pas ça du tout. Les bras m'en tombent...Depuis que je suis entré ici, je fais des découvertes...Vous permettez que Je m'asseye?
LA MARCHANDE - Naturellement.
L'INDUSTRIEL - Moi, patron expérimenté, informé, costaud, prospère, tout-puissant... Et qu'est -ce que ça va me coûter tout ça?
LA MARCHANDE – Mais rien du tout
L"INDUSTRIEL - Comment ça, rien du tout? Mon sang ne fait qu'un tour.
LA MARCHANDE - Effectivement vous êtes un patron de la vielle école. Les jeunes, plus ça coûte, plus ils sont contents.
L'INDUSTRIEL - Expliquez-moi ça.
LA MARCHANDE – Ecoutez: Tous les matins je vous livre gratuitement vos disons deux cents kilos, ou plus ou moins, je ne suis pas regardante, et je me contente d'encaisser les économies que je vous fais faire. A la fin du mois, on fait les comptes et on partage. C'est simple.
L'INDUSTRIEL - C'est simple sur le papier.
LA MARCHANDE - Mais si, je vous assure. Non seulement ça ne coûte rien, mais ça rapporte.

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L'INDUSTRIEL - C'est vous qui le dites. (Je me méfie...) Et moi, là-dedans, qu'est-ce que je dois faire?
LA MARCHANDE - Mais rien... (Il a quand même l'air de bonne foi... Je lui lâche le morceau?) Vous... vous, patron expérimenté, informé, costaud, prospère et tout-puissant... la Qualité vous envoie au repos sur la Côte d'Azur! (Naturellement, j'en ai rajouté un peu... on va voir!)
L'INDUSTRIEL - Avec ma secrétaire?
L'INDUSTRIEL - Mais non, surtout pas. Une secrétaire qui vous contrarie! Avec qui vous voudrez.
L'INDUSTRIEL - Mais dans l'usine, alors, qu'est ce qui va se passer?
LA MARCHANDE - Eh bien, la qualité entrera en action sitôt que vous aurez fait place nette et que vous aurez quitté votre poste.
L'INDUSTRIEL – J'ai beau m'être familiarisé avec la théorie dans...
LA MARCHANDE - Oui, je sais dans votre fameux séminaire de la Chambre de Commerce...
L'INDUSTRIEL – C'est ça! Et je n'y ai jamais entendu dire qu'elle pouvait se passer du patron!
LA MARCHANDE - Réfléchissez un petit peu...
L'INDUSTRIEL – Oh, là, là... avec ma pauvre tête en marmelade...! (Je crois que cette nous y sommes!)
LA MARCHANDE – (il a l'air touché: je lui dis tout?) Qu'est-ce qu'un patron?
L'INDUSTRIEL – Je ne sais pas... Quelqu'un qui... Je ne sais plus.
LA MARCHANDE – Quelqu'un qui explique à ses subordonnés comment il faut qu'ils s'y prennent et qui leur donne l'ordre de se mettre au boulot.
L'INDUSTRIEL – Si c'est vous qui le dites...
LA MARCHANDE – Et qu'est-ce que la Qualité?
L'INDUSTRIEL – Si vous me le disiez aussi, cela me rendrait service.
LA MARCHANDE – (Il a vraiment l'air paumé, il doit être sincère!) La qualité, c'est ce qui fait que les subordonnés savent tout seuls comment il faut qu'ils s'y prennent et qu'ils se disent tout seuls de se mettre au .boulot

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L'INDUSTRIEL – Encore une fois, dans quoi est-ce que je me suis embarqué? Moi qui pensais qu'en trempant mes fromages...
LA MARCHANDE – Vous radotez... Donc, si vous aviez bien suivi mon raisonnement... La Qualité, plus besoin de patron.
L'INDUSTRIEL Enfin, vous l'avez dit!
LA MARCHANDE – Oui, vous l'avez dit!
L'INDUSTRIEL– Enfin! (Plus besoin de dissimuler...) On vous attire avec des raisonnements fallacieux: La Qualité, mon bon monsieur, c'est quelque chose de fantastique. Venez vois la Qualité, entrez, ça ne vous engage à rien... C'est comme la femme à barbe. Et en plus c'est japonais. Entrez, sentez, touchez si ça vous fait plaisir... Vous pouvez même mettre le doigt! Et en fin de compte, plus besoin de vous, Prenez votre retraite sur la côte d'azur!
LA MARCHANDE - Ou ailleurs: la Qualité est bonne fille. (Il n'a pas l'air content!) Mais vraiment, ils ne vous ont pas dit à la Chambre de Commerce... et d'Industrie! que la première chose était de changer le patron.
L'I1IDUSTRIEL - Je ne me souviens pas...
LA l'IARCHANDE - Ce qui peut se faire de deux façons: par transformation intérieure ou, dans les cas désespérés, par simple effet de translation. Le patron change, c'est bien, on n'en parle plus. Sinon on change de patron
L'INDUSTRIEL - Je vous en prie, ne me parlez plus de qualité. La Qualité me sort pas les yeux, j'en ai jusque-là!
LA MARCHANDE – Monsieur, remettez-vous. Je vais vous servir une petite décoction de...'
L'INDUSTRIEL – Ah non!
LA MARCHANDE – C'est indispensable pour atténuer le premier choc... C'est ça qui permet de changer d'orbite
L'INDUSTRIEL– Mais enfin, supposez que je sois un patron autoritaire, possessif, etc... (Je l'avais bien caché!), ce qui évidemment n'est pas le cas...
LA MARCHANDE Alors, si ce n'est pas le cas, où est le problème?
L'INDUSTRIEL – Où est le problème... C'est que dans l'état d'épuisement et d'énervement où vous m'avez mis, je dois reconnaître que... je suis un patron autoritaire, possessif etc... et que je n'aie aucune intention de changer.
LA MARCHANDE – Buvez.
L'INDUSTRIEL – C'est quoi?
LA MARCHANDE - Faites-moi confiance
L'INDUSTRIEL – Ce serait bien la première fis e ma vie que je fais confiance à quelqu'un
LA MARCHANDE – Un peu amer?
L'INDUSTRIEL – C'est dégueulasse... Et je n'entends pas me laisser déposséder par quiconque de ce qui m'appartient

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LA MARCHANDE – Mais, cher monsieur...
L'INDUSTRIEL – Oui, je sais: à la Qualité! Je suis entré dans cette boutique parce qu'elle m'intriguait... Mais il y a mille boutiques dans cette rue...à la Justice, au rendement, la productivité, au paternalisme, au juste salaire...
LA MARCHANDE - Vous voulez l'annuaire?
L'INDUSTRIEL – Pas la peine, vos trucs, je les connais si bien!
LA MARCHANDE - Si vous voulez que je vous aide... à l'analyse de la valeur, au projet d'entreprise, à l'approche stratégique, aux relations humaines?
L'INDUSTRIEL Vous connaissez votre marché, vous aussi!
LA MARCHANDE – Naturellement!
L'INDUSTRIEL – Donc vous savez qu'il y a cent façons de résoudre son problème. Et pour chacune de ces cent façons mille conseillers qui ont chacun... très bien compris que votre problème n'est pas de faire marcher une entreprise...
LA MARCHANDE – Je croyais pourtant...
L'INDUSTRIEL – Mais d'en conserver la direction...
LA MARCHANDE – Ah...
L'INDUSTRIEL – Ça ne se dit pas et on ne fait pas semblant de le savoir. Mais on le sait. Il y a tout de même des fautes de psychologie qu'il ne faut pas commettre.
LA MARCHANDE – Je suis honnête
L'INDUSTRIEL - Oui, mais vous avez mis du temps à le devenir. Au lieu de me raconter toutes ces salades! Vous vous imaginiez que j'allais...
LA MARCHANDE - On tombe quelquefois sur des patrons intelligents...
L'INDUSTRIEL - Des patrons maso, vous voulez dire. Enfin, comment; pouvez- vous?...Ce qui fait l'essence même de la fonction patronale, c'est LE POUVOIR! ...l'essence et le plaisir!
LA MARCHANDE - L'instant de vérité!
L'INDUSTRIEL - Or vous, vous voulez disperser le pouvoir. Le pouvoir en miettes! Mais avez-vous seulement songé que tout le monde n'est pas capable de trouver du plaisir au pouvoir. Le pouvoir en miettes, c'est l'art du gaspillage!
LA MARCHAUDE - L'assiette au beurre ne peut-elle pas devenir le privilège tout le monde?
L'INDUSTRIEL - Avec vos petits bocaux hypocrites!...Tout peut être remis en cause dans l'entreprise, sauf... sauf le pouvoir. Contestataires, libertaires... Je vois: vous croyez en l'homme! Méritoire pour une femme... Seriez pas par hasard un peu... parpaillots, vous tous?
LA MARCHANDE - Pensez ce que vous voudrez.
L'IIIDUSTRIEL - Nous autres, bons catholiques...Dieu, le Pape, le Père, le Patron, la Loi... Oui, c'est ça! La qualité, c'est une hérésie rampante. La qualité! C:'est neutre, ça rassure, j'ai failli m'y laisser prendre... Mais on est viré avant de s'en être aperçu. Moi qui passais tout juste pour donner un petit coup de polish à mes fromages!
LA MARCHANDE – Encore, mais vous n'avez rien compris!
L'INDUSTRIEL - Il faut que le peuple obéisse et non qu'il soit heureux! Et c'est à ça que je me tiendrai... Mais puisque vous n'avez pas cet article... Maintenant, je suis complètement renseigné: c'est ce que je voulais. Qualité, terminé! Je coulerai pavillon haut A ne pas vous revoir, Madame.