DEZAYGNE-MOI UN PRODUIT
Michel Fustier
La pièce qui suit est une pièce pédagogique destinée
à donner quelques éclaircissements aux industriels, en particulier
aux moyennes entreprises, sur le métier exercé par les experts
en DESIGN et sur l'aide qu'ils peuvent leur apporter.
Elle est faite pour être jouée par deux acteurs: le premier incarnant
le patron, le second tous 1es autres personnages.
1
L'ANCIEN ELEVE DES ARTS-DECO - Monsieur, je suis ancien élève
des arts-décoratifs. Vous, vous dirigez une entreprise: vous avez incontestablement
besoin de moi, au moins pour mettre un peu de "Beau" dans vos produits.
LE PATRON - Du Beau! Moi, je suis le Vrai. Le Vrai se suffit à lui-même,
dit le docteur angélique. Le Beau n'est que la splendeur du Vrai. Qu'est-ce
que vous voulez que je fasse de votre Beau?
L'ANCIEN ELEVE DES ARTS-DECO - Nous sortons de la guerre ... Il faut rendre
à notre monde le sens de l'esthétique. Monsieur Patron, permettez-moi
au moins de faire un petit essai... Un petit essai gratuit.
LE PATRON - Très bien. Dans quinze jours, la Foire de Lyon: dessinez-moi
un fer à repasser,
L'ANCIEN ELEVE DES ARTS-DECO - J'en ai déjà un dans mes cartons
... (il sort un dessin) Vous voyez: j'ai imaginé que la poignée
pourrait représenter un cheval au galop... C'est important le galop,
c'est un concept dynamique. Par les naseaux,- le coursier crache la vapeur sur
le linge froissé. Quant à la semelle, elle ondule pour rappeler
que le fer à repasser avance par vagues, comme la mer... Esthétiquement,
c'est très réussi et je ne doute pas que... J'allais oublier,
le cordon électrique... pénètre sous la queue, par les
orifices naturels. Le trou du cul, astucieux, non?
LE PATRON - Vous m'avez bien dit: essai gratuit?
L'ANCIEN ELEVE DES ARTS-DECO - Mais oui.
LE PATRON - Alors, salut, mec. Il faut bien le dire, entre ton ... enfin entre
le tien et le mien, le courant ne passe pas. (il le pousse dehors)
L'ANCIEN ELEVE DES ARTS-DECO Le Beau, cependant, Monsieur, le Beau... (il sort)
LE PATRON - Moi, je suis un ingénieur et quand ça marche, ça
marche. Et, permettez-moi de vous le dire, ce que je comprends, je le comprends:
mais ce que je ne comprends pas, je ne 1e- comprends pas. Je suis comme ça,
moi. Et pour les choses que je ne comprends pas, j'ai déjà un
expert-comptable et, à mon grand regret, un conseil en publicité...
Sans parler d'une dessinatrice à temps partiel. Ça me suffit largement.
2
LE SOCIOLOGUE - Monsieur, je suis sociologue: et permettez-moi de vous le dire,
j'ai beaucoup de respect pour vous, car vous concevez, vous fabriquez et vous
vendez des produits... Et de nos jours, comme je l'ai montré dans ma
remarquable Thèse d'Etat sur les "Objets du Monde Moderne",
les comportements des hommes dépendent moins des commandements que leur
font les gens d'Eglise que des produits que leur offrent les Industriels. Ainsi,
maître du "Bien", êtes-vous le véritable Moraliste
des temps modernes.
LE PATRON - Monsieur, vous me flattez. Qu'est-ce que ça veut dire: Moraliste?
LE SOCIOLOGUE - C'est un mot qui, dans cette période de reconstruction,
est lourd de toute la responsabilité que vous portez ...
LE PATRON - Moi, responsabilité? Aucune, je vous assure. Je me contente
de faire tourner ma baraque. Je vous remercie... Excusez-moi, j'ai du travail.
(il le raccompagne)
LE SOCIOLOGUE - Vous auriez intérêt à vous en apercevoir
à temps... Le devenir de la société... (il est poussé
dehors) Le Bien, monsieur, le Bien ...
LE PATRON - Moi, je suis un ingénieur et quand ça marche, ça
marche. Et, permettez-moi de vous le dire, ce que je comprends, je le comprends:
mais ce que je ne comprends pas, je ne 1e- comprends pas. Je suis comme ça,
moi. Et pour les choses que je ne comprends pas, j'ai déjà un
expert-comptable et, à mon grand regret, un conseil en publicité...
Sans parler d'une dessinatrice à temps partiel. Ça me suffit largement.
3
LE PATRON - Qui est là encore?
L'ANALYSTE DE LA VALEUR - Je reviens des Etats-Unis -nous sommes dans les années
soixante- et je suis analyste de la valeur. Vous pouvez faire de substantielles
économies en révisant la structure technique de vos produits ...
LE PATRON - Ah celle-là, on me l'a déjà faite. Mes produits
sont ce Qu'ils sont. C'est moi qui les ai faits. On ne peut pas faire mieux.
Et pourquoi voulez-vous que je fasse des économies: je gagne du fric
à ne plus savoir qu'en faire. Vous êtes ingénieur?
L'ANALYSTE DE LA VALEUR - Naturellement.
LE PATRON - Alors un bon conseil, ne vous rabaissez pas à ces petits
métiers: c'est trivial. Un peu de dignité, voyons!
L'ANALYSTE DE LA VALEUR - Mais... le Beau, le Vrai, le Bien... le "Juste".
Je suis
le Juste!
LE PATRON - Non, merci, pas aujourd'hui ... (il le pousse dehors) J'ai déjà
donné.
L'ANALYSTE DE LA VALEUR - Vous ne savez pas ce que vous perdez (il sort)
LE PATRON - Moi, je suis un ingénieur et quand ça marche, ça
marche. Et, permettez-moi de vous le dire, ce que je comprends, je le comprends:
mais ce que je ne comprends pas, je ne 1e- comprends pas. Je suis comme ça,
moi. Et pour les choses que je ne comprends pas, j'ai déjà un
expert-comptable et, à mon grand regret, un conseil en publicité...
Sans parler d'une dessinatrice à temps partiel. Ça me suffit largement.
4
L'ERGONOME - Monsieur, je suis ergonome ...
LE PATRON - Qu'est-ce que c'est encore que ça?
L'ERGONOME - Je suis un médecin spécialisé dans les rapports
du corps humain avec les outils dont il est entouré: qu'ils conviennent
bien à sa taille, à son poids, à sa force, à son
toucher, à son équilibre, à son confort... tant sur le
plan statique que dynamique. Je règne sur lé "Commode".
LE PATRON - Aristote a-t-il parlé du "Commode"? ... A ma connaissance
un médecin s'occupe des maladies. Allez à 1'hopital, docteur et
n'en sortez pas. Notre pauvre terre a déjà bien assez de peine
à tourner pour que vous ne vous en mêliez pas. De nos jours tout
le monde voudrait donner 'des conseils! A chacun son métier et les vaches
seront bien gardées.
L'ERGONOME - Je vous laisse ma carte. Un jour vous ferez appel à moi.
LE PATRON - J'en doute, docteur Commode.
L'ERGONOME - Moi, j'en suis sûr, mister têtu. (il sort)
LE PATRON - Moi, je suis un ingénieur et quand ça marche, ça
marche. Et, permettez-moi de vous le dire, ce que je comprends, je le comprends:
mais ce que je ne comprends pas, je ne 1e- comprends pas. Je suis comme ça,
moi. Et pour les choses que je ne comprends pas, j'ai déjà un
expert-comptable et, à mon grand regret, un conseil en publicité...
Sans parler d'une dessinatrice à temps partiel. Ça me suffit largement.
5
L 'HOMME DE MARKETING - Moi, monsieur, je suis homme de marketing -années
soixante-dix obligent... A votre service, monsieur! et je viens vous parler
du concept de fonction.
LE PATRON - Du concept de fonction?
L 'HOMME DE MARKETING - Oui. L "Utile" en quelque sorte.
LE PATRON - Ah! L' "Utile"! Mais d'abord qu'est-ce qu'un concept?
L'HOMME DE MARKETING - Un concept, c'est ... Mais ... c'est un produit de la
conception ... de l'esprit. Quelque chose que vous avez conçu. Une idée,
si vous voulez, une bonne idée ...
LE PATRON - Je vis de bonne soupe et non de beau langage ...
L'HOMME DE MARKETING - Passons sur le concept, puisque vous trébuchez
et venons-en à la fonction... Vous voulez que je vous dorine un exemple?
LE PATRON - Ce sera peut-être mieux.
L'HOMME DE MARKETING - Vous autres industriels, vous ne vendez pas des sièges,
vous vendez du confort, vous ne vendez pas des réfrigérateurs,
vous vendez de la conservation, vous ne vendez pas des vêtements, vous
vendez de l'autoadmiration... -
LE PATRON - Allons, monsieur le Chevalier de Marketing, vous me faites perdre
mon temps.
L'HOMME DE MARKETING - Je vois que je perds aussi le mien. Je n'insiste 'pas.
Un jour vous vous traînerez à genoux devant moi. L' "Utile",
monsieur, l' "Utile"! Je suis l'Utile (il sort)
LE PATRON - Moi, je suis un ingénieur et quand ça marche, ça
marche. Et, permettez-moi de vous le dire, ce que je comprends, je le comprends:
mais ce que je ne comprends pas, je ne 1e- comprends pas. Je suis comme ça,
moi. Et pour les choses que je ne comprends pas, j'ai déjà un
expert-comptable et, à mon grand regret, un conseil en publicité...
Sans parler d'une dessinatrice à temps partiel. Ça me suffit largement.
6
LE PATRON - Laissez-moi deviner qui vous êtes: berger des landes, missionnaire,
chirurgien, équilibriste, contrebassiste...?
LE CONSEIL EN CREATIVITE - Non, je suis un expert en créativité.
Il faut tout foutre en l'air ...
LE PATRON - Héla, dites-donc, calmez-vous ...
LE CONSEIL EN CREATIVITE - Nous allons faire toutes choses différentes...
Je suis le "Nouveau". D'ailleurs c'est plus facile de faire du Beau,
du Vrai, du Bien, de l'Utile et du Commode en faisant du "Nouveau"
plutôt qu'en rapetassant de l'ancien. Ca n'est pas votre avis?
LE PATRON - Pas du tout. Je hais le mouvement qui déplace les lignes
...
LE CONSEIL EN CREATIVITE - De nouvelles usines, de nouveaux produits, de nouvelles
machines, de nouveaux consommateurs, de nouvelles méthodes...
LE PATRON - Taisez-vous, taisez-vous, taisez-vous... Moi, je suis pour faire
durer les choses le plus longtemps possible. Quand vous avez amorti, c'est à
ce moment que vous commencez a gagner des sous.
LE CONSEIL EN CREATIVITE - Vous ne voulez pas plutôt faire travailler
votre imagination?
LE PATRON - L'imagination, cette maîtresse d'erreur et de fourberie ...
! Je n'en ai pas.
LE CONSEIL EN CREATIVITE – Maîtresse d'erreur et de fourberie...
D'autant plus trompeuse qu'elle ne l'est pas toujours! Nous en reparlerons quand
vous aurez déposé votre bilan. Méfiez-vous: les années
quatre-vingt arrivent (il sort)
LE PATRON - Moi, je suis un ingénieur et quand ça marche, ça
marche. Et, permettez-moi de vous le dire, ce que je comprends, je le comprends:
mais ce que je ne comprends pas, je ne 1e- comprends pas. Je suis comme ça,
moi. Et pour les choses que je ne comprends pas, j'ai déjà un
expert-comptable et, à mon grand regret, un conseil en publicité...
Sans parler d'une dessinatrice à temps partiel. Ça me suffit largement.
7
LE PATRON - Et vous, que faites-vous?
LE SEMIOLOGUE - Je suis un sémiologue.
LE PATRON - Un quoi?
LE SEMIOLOGUE - Un sémiologue. (il épelle) S.E;M;I.O.L.O.G.U .E.
LE PATRON - Connais pas. Je ne vois pas pourquoi vous vous amusez à créer
des mots que personne ne comprend?
LE SEMIOLOGUE - C'est pour avoir le plaisir de les expliquer ensuite.
LE PATRON - Vous êtes un vicieux ... Alors, C'est quoi?
LE SEMIOLOGUE - C'est quelqu'un qui connait la science des signes et de leurs
significations. Ou si vous voulez, je suis le "Clair".
LE PATRON - C'est la meilleure? Un clair-obscur alors... Je suis bien avancé.
LE SEMIOLOGUE - Mais, monsieur, vous êtes sémiologue sans le savoir:
quand vous créez un produit, il est lui-même un signifiant porteur
d'un signifié... C'est clair.
LE PATRON - Pas du tout!. Je pense que je m'intéresserais à la
sémiologie un autre jour. (il reconduit le visiteur)
LE SEMIOLOGUE - Cela ne tardera pas. Vous n'êtes qu'un dangereux amateur...
Au plaisir de vous revoir.
LE PATRON - Moi, je suis un ingénieur et quand ça marche, ça
marche. Et, permettez-moi de vous le dire, ce que je comprends, je le comprends:
mais ce que je ne comprends pas, je ne 1e- comprends pas. Je suis comme ça,
moi. Et pour les choses que je ne comprends pas, j'ai déjà un
expert-comptable et, à mon grand regret, un conseil en publicité...
Sans parler d'une dessinatrice à temps partiel. Ça me suffit largement.
8
L'ECOLOGISTE - Je suis l'écologiste de service.
LE PATRON - Ah, ça, je crois que je connais. Voyons, rafraichissez-moi
la mémoire. Ecologie, écologie... ?
L'ECOLOGISTE - C'est la science des équilibres dans un milieu.
LE PATRON - Ah? Je croyais que c'était une association de loubards!
L'ECOLOGISTE - Vous avez entendu parler des pollutions?
LE PATRON - Pas du tout. Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
L'ECOLOGISTE - Mais si, vous voyez très bien. Le fonctionnement de vos
usines et de vos machines remplit le monde de caca: vous avez déjà
perdu des procès! Et je ne parle pas des cadavres de vos produits, qui,
lorsqu'ils ont cessé de servir, se mettent à empuantir l'atmosphère...
Au nom de l'écologie, c'est à dire de l'Equilibre, car je suis
l' "Equilibré"".
LE FATRON - Ce sont des sornettes. Vous êtes jaloux, tout simplement.
Moi, je fais et vous, vous voudriez défaire. Vous êtes un empêcheur
d'usiner en rond.
L'ECOLOGISTE - Rira bien qui rira le dernier.
LE PATRON - Je suis bien de votre avis. Adieu ...
L'ECOLOGISTE - C'est votre épitaphe: on inscrira ça sur votre
tombe. (il sort)
LE FATRON - Moi, je suis un ingénieur et quand ça marche, ça
marche. Et, permettez-moi de vous le dire, ce que je comprends, je le comprends:
mais ce que je ne comprends pas, je ne le- comprends pas. Je suis comme ça,
moi. Et pour les choses que je ne comprends pas, j'ai déjà un
expert-comptable et, à mon grand regret, un conseil en publicité
... Sans parler d'une dessinatrice à temps partiel. Ça me suffit
largement.
9
LE CONSEILLER DE SYNTHESE - Moi, je suis conseiller de synthèse. Je jette
un regard sur l'ensemble de votre entreprise, je vous aide 'à en discerner
les lignes de force, à en rassembler les énergies, à en
augmenter la conscience, à en orienter les efforts, je la fais communiquer...
Et par-dessus tout ...
LE PATRON - Et par-dessus-tout?
LE CONSEILLER DE SYNTHESE - Je vous aide à mettre ensemble et à
tirer le meilleur parti du Beau, du Vrai, du Bien, Du juste, du Commode, de
l'Utile, du Nouveau, - du Clair et de l'Equilibré... Je suis le Tout
LE PATRON - Est-ce que ça veut dire aussi que vous êtes le dernier,
le TOUT dernier?
LE CONSEILLER DE SYNTHESE - Certainement pas. Le premier, évidemment.
LE FATRON - Je veux dire le dernier des visiteurs qui viennent en série
de me casser les couilles.
LE CONSEILLER DE SYNTHESE - De vous casser les couilles! Monsieur, vous n'êtes
pas digne des soins que l'on a pour vous. Je préfère me retirer.
LE PATRON - A votre guise, monsieur le Tout.
LE CONSEILLER DE SYNTHESE - A ne pas vous revoir, monsieur le Rien! (il sort)
LE PATRON - Moi, je suis un ingénieur et quand ça marche, ça
marche. Et, permettez-moi de vous le dire, ce que je comprends, je le comprends:
mais ce que je ne comprends pas, je ne 1e- comprends pas. Je suis comme ça,
moi. Et pour les choses que je ne comprends pas, j'ai déjà un
expert-comptable et, à mon grand regret, un conseil en publicité...
Sans parler d'une dessinatrice à temps partiel. Ça me suffit largement.
10
LE PATRON - Il me semble que ça va bien comme ça. Je ne sais vraiment
pas tout ce que ces gens me veulent. On ne demande qu'à travailler en
paix, on a sa conscience pour soi, on cherche à faire du bon boulot et
on dirait que la terre entière s'ingénie à vous mettre
des bâtons dans les roues.
LE CONSOMMATEUR - Toc, toc, toc ...
LE PATRON - Tiens, qui frappe à la porte. Il est bien discret, cette
fois. Entrez ...
LE CONSOMMATEUR - Je suis le consommateur.
LE PATRON - Ah non, pas ça... Pas LUI! Qui est-ce qui vous a laissé
entrer. L'accès de cette usine est totalement interdit au consommateur.
Retournez immédiatement d'où vous venez!
LE CONSOMMATEUR - Vraiment, vous ne voulez pas m'entendre?
LE PA T R 0 N - Je sais déjà tout ce que vous pourriez me dire.
D'ailleurs, ICI, nous ne travaillons que pour vous, si ça peut vous rassurer.
En attendant, allez au diable.
LE CONSOMMATEUR... J'avais des choses à vous confier.
LE PATRON - Je n'ai strictement rien à entendre. D'ailleurs j'en ai déjà
eu mon compte aujourd'hui!
LE CONSOMMATEUR – Malheureux que je suis! Je m'ennuie, j'ai froid, j'ai
faim, je meurs...
LE PATR0N - Excusez- moi, je n'ai pas de monnaie. Je vais vous faire reconduire.
On vous donnera une soupe chaude.
LE CONSOMMATEUR - On aurait pu faire de grandes choses. Tant pis. (se retournant,
furieux, avant de sortir) Oui, je sais tu es un ingénieur et que tu penses
que quand ça marche, ça marche. Et ce que tu comprends, tu le
comprends, mais ce que tu ne comprends pas, tu ne le comprends pas. Tu es comme
ça, toi. Et pour les choses que tu ne comprends pas, tu as déjà
un expert-comptable et, à ton grand regret, un conseil en publicité...
Sans parler d'une dessinatrice à temps partiel. Et ça te suffit
largement.
LE PATR0 N - Petit insolent ...(le consommateur sort)
Deuxième partie
LE PATRON - (ôtant son masque)
Maintenant, pardon aux ingénieurs (ils ont bon caractère!) et
fini de rigoler. Vous avez entendu comment, pendant ces trente dernières
années, l'entreprise, solidement fortifiée sur le dur rocher de
ses préjugés, s'est vu attaquée par toute une série
de puissances indistinctes, dont elle ne parvenait même pas à percevoir
les arguments. Et vous avez vu ce que je pourrais appeler les sciences molles,
comme la sociologie, l'esthétique, l'écologie et je ne sais quoi
encore... les sciences molles donc, donner l'assaut aux sciences dures telles
que la mécanique, la chimie, les mathématiques, l'informatique
et la logique... Ridicule, vous ne trouvez pas... C'est du moins ce que j'ai
longtemps pensé! Jusqu'au jour où...
Connaissez-vous l'histoire de l'île aux crabes, l'ilot de Clipperton,
Exploré par Cousteau? L'îlot de Clipperton, en plein Pacifique,
isolé de la mer par une ceinture de corail qui empêche tout échange
avec les vastes réservoirs de vie qui l'entourent... Pour avoir ainsi
été coupé du reste du monde, cet îlot n'est plus
maintenant qu'une plage aride, parsemée d'énormes rochers, où
seuls s'entredévorent encore pour subsister des crabes féroces
et des oiseaux sans pitié... Eh bien, notre entreprise se mettait à
ressembler à 1'ilot de Clipperton. Derrière ses hauts murs de
secret nous commencions à nous bouffer le nez. Et toute cette aventure
se serait très mal terminée si nous n'avions été
assaillis et progressivement conquis par la vie débordante de la nouvelle
société de consommation, laquelle, comme une mer détruisant
nos murailles, déferla sur nous, venant nous demander de façon
de plus en plus pressante de produire, non pas les produits que nos ingénieurs
avaient envie de fabriquer, mais les produits dont les citoyens exprimaient
profondément le besoin.
Pour subsister, l'entreprise doit se laisser porter, vague après vague,
par la mer vivante de ses marchés. Et ce miracle, qui continue à
s'accomplir, il est dû principalement à un personnage nouveau,
LE DEZAIGNEUR, condensé de tous ceux que vous avez vus -ridicu1ement!-
apparaître au début de cette pièce, homme de synthèse
qui ne se contente pas de tenir le crayon, mais qui, comme j'ai bien dû
le reconnaître, se situe au carrefour des innombrab1es et incontournables
Sciences de l'Homme.
Si vous saviez d'ailleurs comme je m'entends bien avec lui maintenant. Nous
sommes enfin arrivés à parler le même langage! Mais regardez
plutôt...
Troisième partie
(les acteurs se remettent à jouer)
LE PATR0N - Entre ici, Philippe. Nous avons encore cinq minutes avant la réunion
du personnel... Ça va être un triomphe! Un scotch?
LE DEZAIGNEUR - Volontiers, mon vieux Jacques •••
LE PATRON - Quel couple de copains nos formons maintenant, toi et moi!
LE DEZAIGNEUR - Oui, c'est vrai. Je crois qu'on s'est vraiment compris. Tu te
souviens quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois...
Mais par la suite, si tu ne m'avais pas fermement soutenu, je n'aurais jamais
rien pu faire. C'est notre destin à nous, les hommes de la conception
des produits: nous apportons tellement des choses nouvelles dans le fonctionnement
de l'entreprise, nous sommes de tels briseurs de routines, de tels inventeurs
de solutions imprévues, que, si nous n'avons pas un allié puissant
dans la place, nous ne pouvons rien faire. Surtout quand nous prenons le train
en marche!
LE PATRON - Et toi, si tu ne m'avais l'as remis les clés qui m'ont permis
d'ouvrir les portes de la forteresse et d'en faire tomber progressivement les
murailles... Moi qui te prenais au début pour un simple dessinateur de
mode! Tu vois, si je voulais résumer mes impressions, jusqu'ici, j'avais
très peur du client et je ne rêvais que de le posséder.
Maintenant je sais que c'est lui qui me fait vivre: et pas seulement parce qu'il
m'achète mes produits, mais parce qu'il passe son temps à me remettre
en cause. C'est lui qui m'empêche de mourir idiot. Et toi, tu es cormme
l'ambassadeur du client. A ta santé!
LE DEZAIGNEUR - A la tienne!
LE PATRON - Suzy va bien?
LE DEZAIGNEUR - Merveilleusement. Et chez toi? Jacqueline, les enfants?
LE PATR0N - J'ai toujours mes petits problèmes avec Jean-Pierre. En voilà
un qui refuse de s'adapter... Lui aussi. Je te l'enverrai. Je crois finalement
qu'il a besoin d'un dézaigneur. Nous en parlerons à Morzine, nous
aurons du temps... J'avoue que cette année, mes vacances d'hiver, elles
me font soupirer.
LE DEZAIGNEUR - Moi aussi. En attendant, tu veux voir la nouvelle gamme? Ça
sort de chez l'imprimeur.
LE PATRON - Je crois que j'en connais déjà tous les éléments.
Fais voir ce que donne le tableau d'ensemble..?
LE DEZAIGNEUR - Tiens. (il lui remet un document)
LE PATRON - Oui, ça en jette. c'est une gamme cohérente. Tout
est bien codé, surcodé, même. Je pense qu'elle pèsera
lourd, en termes d' "Image". Et ça va nous faire un sacré
chiffre d'affaires... Je peux l'emporter? Je voudrais montrer ça à
Jacqueline.
LE DEZAIGNEUR - Oh! Je t'en prie, non. Nous avons fait assez de panels de consommateurs
pour avoir une bonne certitude de ce pensent no clients. J'estime beaucoup Jacqueline:
mais justement, en tant que femme tout à fait exceptionnelle, son jugement
ne peut pas nous intéresser. Et il pèserait si lourd sur ton esprit
LE PATRON - Tu crois? Mais alors tu t'expliqueras avec elle.
LE DEZAIGNEUR - Elle est trop intelligente pour ne pas comprendre! Bon: Jacqueline,
c'est une chose... Mais ce qu'il y a de beaucoup plus important, c'est que cette
fois tous tes cadres, à une exception près - tu vois de qui je
veux parler? aient compris les grands concepts qui nous inspirent...
LE PATR0N Je crois que cette fois-ci, ça y est!
LE DEZAIGNEUR - Donc, tous tes cadres sont d'accord. C'est vraiment précieux
de se trouver avec les autres au départ du train. Grace à ça,
je crois que j'ai réussi à établir une bonne communication
avec eux. Presque une communion D'ailleurs chacun d'eux y est allé de
son idée. Moi, je n'ai été qu'un catalyseur. C'est vous,
tout ça, pas moi! Aussi, dès que ces produits seront lancés,
je sens qu'ils seront portés par toute l'entreprise. Ils signifient quelque
chose pour vous, autant que pour le client. Signifie... Tu te souviens du temps
que tu as mis à admettre que tout ce que nous faisons est langage?
LE PATRON - Oui, c'est vrai. Que veux-tu, on ne se desingénieurise pas
sur un claquement de pouce. Et toi, le temps que tu as mis à te débarrasser
de tes grands mots! L'université mène à tout, pourvu qu'on
lui échappe!
LE DEZAIGNEUR - C'est l'heure de la réunion.il faut y aller.
LE PATRON - Je te suis... les yeux fermés!
LE DEZAIGNEUR - Mais surtout pas. Ouvre-les bien grands, au contraire. Et garde-les
toujours bien grands-ouverts!
(la suite ad libitum)
LE PATR0N - A propos, j'ai préparé quelques mots, pour bien expliquer
à tout le monde quel a été exacte ment ton rôle...
Je te les lis?
LE DEZAIGNEUR - Si tu veux.
LE PATRON - Tu me diras si tu approuves. (il lit) "Je tiens aujourd'hui
à... etc, etc... Voila: "Et dans cette perspective son rôle
est devenu progressivement à mon côté celui d'une sorte
de chef d'orchestre en charge de l'exécution du produit:
Il a participé à la définition de la nouvelle idée
de produit.
Il a analysé le milieu dans lequel il devait se vendre.
il a étudié les motivations de ceux par lesquels il serait acheté;
il a pris en compte les contraintes de ceux qui le distribueront.
il a dressé un cahier des charges précis, mais ouvert et évolutif
•••
il a expliqué à chacun de nous l'enjeu et les difficultés
de l'opération.
il a participé avec les techniciens à la naissance des premières
esquisses.
il nous a apporté des informations sur les matériaux et les techniques
nouvelles.
il a veillé à ce que le produit nouveau soit bien en phase avec
les autres produits et avec les capacités et les politiques industrielles
et commerciales de la société.
il a rappelé en cours de route aux inventeurs qu'ils ne devaient jamais
oublier le point de vue du consommateur.
il est resté cependant très attentif aux formes que prendrait
le dit-produit, 1' esthétique,
il a esquissé une politique d'information cohérente avec les choix
techniques adoptés.
Il, a préparé, en accord avec les publicitaires les campagnes
d'information •
Quoi encore...?
LE DEZAIGNEUR - Dis donc, tu ne trouves pas que ça suffit comme ça?
LE PATR0 N -il a gardé un contact constant avec tous ceux qui étaient
engagés dans l'opération. il a assuré les communications
entre les normes du marché, celles de la publicité, celles de
la production, celles des outillages, et celles de l'invention...
LE DEZAIGNEUR - Tu n'as pas peur que les auditeurs s'impatientent? Ça
fait vraiment un peu cucu. Arrête, je t'en prie. Je ne saurais plus où
me mettre ...
LE PATR0 N - Bon, restons-en là, tu découvriras la suite tout
à 'heure.
LE DEZAIGNEUR - Ou alors, je vais finir pas me prendre pour le Saint-Esprit.
LE PATRON - Je ne l'aurais pas trouvé tout seul, mais je trouve que c'est
une très bonne image. Allons-y.
(ils sortent)