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à la S.A.C.D. (Société des auteurs dramatiques)


LA SOLUTION DU CHEF
Par Michel Fustier

Dans une entreprise moyenne, un directeur toujours pressé se laisse aller à résoudre les problèmes avant de les avoir posés : en particulier celui qu'il aborde ce matin avec son adjoint Gilbert. Ce dernier le ramène patiemment à la réalité et finit par lui faire adopter une solution originale et efficace...
Le directeur est un homme intuitif, dynamique, pagailleur, versatile, sympathique au demeurant. Gilbert est solide, patient, rusé, réaliste...

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Le Directeur : (Entrant) Ah vous êtes déjà là! Voilà, mon vieux... J'y ai réfléchi ce matin en me rasant. Il faut que nous réglions ça en vitesse... Je ne veux pas qu'il y ait d'interruption dans le service.
Gilbert : Oui, bien sûr. Il me semble...
Le Directeur : C'est très important, Gilbert. Si on va au fond des choses, c'est là-dessus que repose le bon fonctionnement de la société.
Gilbert : Ce n'est pas moi qui vous contredirais.
Le Directeur : Alors vous passez à l'acte en moins de deux… Je vous ai fait le texte d'une petite annonce.
Gilbert : Une petite annonce ? Pourquoi faire ?
Le Directeur : Il faut embaucher un type. Vous n'allez pas me laisser ces quatre bonnes femmes la jambe en l'air. Il faut absolument les faire coiffer par un gars à poigne... Tenez, voilà mon projet. Vous mettrez ça dans France-Soir et dans le Figaro. Je veux un crac... Pas trop intelligent quand même.
Gilbert : Ah bon !
Le Directeur : (Lisant) : "Firme solidement implantée sur le marché..." …Vous ajouterez : sur le marché "de la grande consommation..." Ça inspire confiance. "Cherche chef des ventes"... Il n'y a qu'à l'appeler comme ça... Un instant (il prend son téléphone et fait un numéro).
Gilbert : Mais...
Le Directeur : C'est vous, Chaudier ? La réunion est commencée ? Pas encore. Bon, j'arrive dans une minute. A tout de suite (il raccroche). Vous avez une objection ?... "pour prendre la direction d'un service commercial en pleine expansion".
Gilbert : Mais il ne s'agit pas de prendre la direction d'un service commercial ! Et ce n'est pas du tout un chef des ventes.
Le Directeur : Vous avez raison (il biffe). "De l'administration des ventes." J'entends déjà hurler Janin si on mettait "service commercial ". Celui-là, on ne peut pas lui marcher sur les pieds sans qu'il se mette à crier.
Gilbert : Et puis surtout vous verriez arriver un E.S.S.E.C. ou un H.E.C. avec des titres comme ça... Je veux bien qu'ils ne soient pas tous très intelligents...
Le Directeur : Ce n'est pas ce que je voulais dire. Et alors ?
Gilbert : Mais ce n'est pas du tout ça qu'il faut. Ces gars-là, dans une entreprise, ils se sentent mal aussi longtemps qu'ils ne sont pas assis dans le fauteuil du P.D.G.. Et en attendant d'y être, ils font n'importe quoi pour se mettre en valeur : souvenez-vous de Métayer qui, au lieu de piquer les fesses des représentants, nous avait fabriqué un modèle mathématique pour prévoir l'évolution des ventes des diverses teintes de rouge à lèvres. Il calculait ça sur l'ordinateur du C.E.A. !
Le Directeur : Métayer était un cas et reconnaissez que j'ai moi-même résolu le problème. Alors (il reprend l'annonce)... "cherchons agent d'encadrement du service administration des ventes".
Gilbert : Mettez donc : "préparation des commandes". Ça ramènera les choses à leur juste valeur.

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Le Directeur : Il ne faut pas exagérer. Ne soyez pas trop clair dans vos explications. Ça donne, comment dire, une chance supplémentaire de réussite. Je ne sais pas combien de fois je vous l'ai dit : le malentendu est créateur.
Gilbert : Oui, vous me l'avez souvent dit...
Le Directeur : Souvenez-vous en. Vous verrez! A mesure que vous progresserez dans la hiérarchie, devenez flou. Ça donnera libre essor à la créativité de vos subordonnés... Et en cas de pépin, vous pourrez toujours dire qu'on vous a mal compris.
Gilbert : Il faut être très fort pour...
Le Directeur : Mais non. Mais je suis pressé, dépêchons-nous, cessez de philosopher. Notre annonce: "Firme, etc. cherche... ". Alors mettons "responsable" plutôt que "agent d'encadrement"... Agent d'encadrement... Agent, c'est un peu péjoratif. Agent de maîtrise, agent du gaz, agent de police... Encore une fois, soyez flou : "responsable". D'ailleurs, c'est plus flatteur. J'ajoute : "solide formation commerciale".
Gilbert : Qu'est-ce que ça veut dire "solide formation commerciale" ?
Le Directeur : C'est vous qui me le demandez !
Gilbert : Mais oui : vous risquez de voir arriver un spécialiste de l'exportation, ou un expert en produits nouveaux. Quand il s'apercevra qu'il ne s'agit que de surveiller les quelques employés qui enregistrent les commandes des clients... J'y reviens.
Le Directeur : Enregistrer les commandes des clients ! Mais dites donc, elles ne font vraiment que ça?
Gilbert : Officiellement, oui.
Le Directeur : Je me suis d'ailleurs toujours demandé ce qu'elles fichaient exactement toutes les quatre dans ce grand bureau. C'est de l'espace mal employé. Vous ne croyez pas qu'on pourrait en renvoyer une ou deux ?
Gilbert : Vous n'y êtes pas ! Et d'ailleurs je vous rappelle qu'elles ne sont pas quatre mais cinq.
Le Directeur : A plus forte raison !
Gilbert : Si on avait besoin d'espace, plutôt que de mordre sur leur bureau, c'est le vôtre que je prendrais...
Le Directeur : Vous avez du culot.
Gilbert : Vous n'y êtes jamais. C'est très mal amorti, en termes de stricte rentabilité.
Le Directeur : Merci.
Gilbert : Tandis qu'elles cinq... Imaginez qu'elles s'absentent de leur poste pendant seulement une heure ! Enregistrer les commandes, ça suppose qu'elles soient capables de discuter avec les représentants lorsqu'il y a de mauvais payeurs ou si les commandes sont urgentes, qu'elles aient des contacts avec la comptabilité pour surveiller les règlements, qu'elles puissent téléphoner aux expéditions pour s'assurer qu'une commande est bien partie... et surtout, surtout, quand un client téléphone, qu'elles sachent immédiatement de quoi il s'agit et qu'elles soient à même de régler le problème sur-le-champ sans révolutionner la maison toute entière.
Le Directeur : Et tout ça, c'est écrit quelque part ?
Gilbert : Non.
Le Directeur : Écoutez, il y a des moments où il faut être flou et des moments où il faut savoir être précis.
Gilbert : Et comment distinguer les uns des autres ?
Le Directeur : Je n'ai pas le temps de vous l'expliquer aujourd'hui. Je vous rappelle que je suis pressé... Mais le fait que j'ignorais tout ça me paraît très dommageable pour l'entreprise. En tout cas, moi, je suis de plus en plus convaincu qu'il leur faut effectivement un chef. C'est toujours comme ça, moi, je mets tout de suite le doigt sur le vrai problème. Et j'ai l'œil !

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Gilbert : Le doigt dans l'œil
Le Directeur : Vous croyez que je vais supporter ça longtemps.
Gilbert : Pardonnez-moi, c'était tellement tentant…
Le Directeur : Ne recommencez pas. Avec moi ça va bien, mais je vous ai toujours dit que votre insolence vous attirerait des ennuis. Un chef est un chef... Vous avez la langue trop bien pendue... Un minimum de respect. Il faut savoir résister à la tentation de faire un mauvais jeu de mots. L'ordre établi, ça compte !
Gilbert : Je vous assure que pourtant je me surveille... Nous en étions au chapitre de la formation.
Le Directeur : C'est ça. Et vous me disiez que la formation commerciale...
Gilbert : Là dedans, la formation commerciale est complètement inutile. Du bon sens et du savoir-faire, c'est tout. Je le prendrais volontiers n'importe où votre bonhomme. Un pianiste, un agent d'assurances, un plombier-zingueur... Eh oui, un plombier-zingueur, c'est exactement ça. Surveiller la baignoire, qu'il n'y ait pas de fuites, qu'elle se remplisse, qu'elle ne déborde pas...
Le Directeur : Amusant, Gilbert. Mais ce n'est pas avec des paradoxes et des allégories...
Gilbert : Tenez, à propos de plombier-zingueur, si je pouvais débaucher Renard, je le prendrais à tous les coups... Sens des relations et efficacité ! L'autre jour il est venu réparer les W.C...
Le Directeur : Essayez toujours.
Gilbert : N'y pensez pas : il est à son compte. Il se fait un fric fou dans les dépannages. Mais c'est un type comme ça qu'il nous faudrait.
Gilbert : Alors mettons : "sens pratique, bon contact, rapidité et précision".
Gilbert : Oui, c'est bon. Ajoutez : "formation indifférente". On aura plus de chances de tomber sur un type bien, un qui cherche à se reconvertir.
Le Directeur : Faut pas pousser quand même : il faut être précis.
Gilbert : Dans ce cas, il est plus flou d'être précis. Soyez fidèle à vos principes.
Le Directeur : Très bien : "formation indifférente"... Effectivement, il y a des cas où on peut être flou en donnant des précisions complémentaires. Il faudra que j'y réfléchisse. En attendant, si ça vous fait plaisir... voilà (il tend l'annonce). Je ne suis pas contrariant.
Gilbert : Merci. En fait, ce qui compte, c'est le caractère, comme dans la plupart des cas, pas les connaissances. Si on pensait plus souvent à ça... ! Mais, matériellement... Je ne sais pas bien où on va le mettre.

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Le Directeur : Vous n'avez qu'à faire percer la cloison à droite en entrant. Vous lui ferez un petit estanco vitré, un peu surélevé pour qu'il puisse surveiller ses cinq toupies.
Gilbert : Mais il faudra mordre sur le service comptabilité.
Le Directeur : Naturellement.
Gilbert : Vous en avez parlé avec Escoffier ?
Le Directeur : Non, mais il n'y a pas de problème : vous lui direz que c'est moi..
Gilbert : J'aimerais mieux que vous lui en parliez vous-même... Ils sont déjà les uns sur les autres.
Le Directeur : Je n'ai vraiment pas le temps de m'occuper de ces détails. Débrouillez-vous. D'ailleurs j'ai déjà préparé le plan pour notre architecte. J'ai griffonné ça en prenant mon petit déjeuner.
Gilbert : Ah bon ! je vois... Exécutoire ?
Le Directeur : Exécutoire.
Gilbert : Très bien. Et combien est-ce que vous allez le payer, votre bonhomme ?
Le Directeur : Mais je n'en sais rien... Et puis ce n'est pas "mon" bonhomme. Voyez ça : le moins possible.
Gilbert : Le moins possible ! Ça va quand même augmenter de 40% les charges du service.
Le Directeur : Oh là, dites donc, doucement ! Vous avez un budget, respectez-le. Vous avez reçu une très large délégation.
Gilbert : Mais je le respecte. Ce n'est pas moi qui embauche, c'est vous. Si vous le voulez, votre "responsable", prenez-le sur le budget de la direction générale, pas sur le mien.
Le Directeur : Vous rêvez !
Gilbert : Mais non.

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Le Directeur : Je vous en prie, Gilbert, soyez réaliste. La première qualité d'un chef, c'est d'être réaliste.
Gilbert : Ça n'empêche pas d'avoir des idées.
Le Directeur : Oui. Mais à trop mélanger les idées avec la réalité, on finit par faire de la bouillabaisse... Ce qui m'effraie en vous c'est votre aptitude à décoller...
Gilbert : C'est à cause de ma suggestion de prélever les appointements de ce responsable sur votre budget que vous dites ça ?
Le Directeur : Mais à propos de ça et d'autre chose... Par exemple votre entêtement à demander l'avis des gens... Mais mon vieux, si le peuple gouverne, qui sera gouverné ? Non, non je vous assure, c'est du rêve. Non seulement les gens n'aiment pas donner leur avis... oui, je sais, je vais à l'encontre de la mode... mais leurs avis sont toujours mauvais : et finalement ça leur retombe dessus. C'est un vrai piège à cons. D'ailleurs ils commencent à s'en apercevoir. Alors, je vous en prie, faisons l'économie de la démagogie. Ça ne vaut pas le détour... Voyez-vous, Gilbert, quand j'ai repris cette société, ça partait dans tous les sens : et regardez ce que j'en ai fait !
Gilbert : C'est vrai, ça va un peu mieux.
Le Directeur : Si j'avais demandé l'avis des gens ! Tout le monde avait des théories sur tout... Alors qu'est ce que j'ai fait, moi ? je me suis cramponné au réel : pas d'idées, du concret. Qu'est-ce que c'est que ça ? C'est le compte d'exploitation. Non, ce n'est pas le compte d'exploitation, c'est une feuille de papier sur laquelle vous avez inscrit des chiffres... Qu'est-ce que c'est que ça ? C'est une lotion après rasage. Non, c'est un flacon dans lequel vous avez mis je ne sais quelle daube... Il ne faut pas se laisser piéger par les mots. Encore une fois, Gilbert, il faut se cramponner... se cramponner aux choses.
Gilbert : Oui c'est vrai, mais...
Le Directeur : Et c'est comme ça que ce bateau ballotté par les vents contraires, j'ai fini par l'arrimer au solide rocher de la réalité.
Gilbert : Ce qui ne l'empêche pas de filer ses douze nœuds...
Le Directeur : Comment ça ?
Gilbert : Oui, je veux dire que d'être ancré dans le rocher, ça ne l'empêche pas de courir au grand large.
Le Directeur : Ça vous va bien de faire le malin : vous n'avez pas le sens poétique. Aucune métaphore ne peut être parfaite... Et si vous voulez que je vous en fasse une meilleure... Oui, c'est toujours un bateau, mais je l'ai solidement lesté - c'est ça la réalité - et maintenant il dresse ses voiles dans l'azur immense...
Gilbert : Méfiez-vous des mots et ce n'est pas avec des allégories...
Le Directeur : Vous voyez le contraste : le sens de la réalité, ça l'alourdit. Mais c'est grâce à cette pesanteur qu'il peut prendre le vent... Eh oui, c'est tout à fait ça : bonne comparaison, elle explique bien les choses. Retenez ça : le lest, la voile... la voile, le lest ! ... Allez, il faut que j'y aille.
Gilbert : Et mon problème ?
Le Directeur : Ah oui ! C'est vrai.

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Gilbert : C'est dommage que vous soyez si pressé : j'aurais peut-être eu le temps de vous expliquer mon point de vue.
Le Directeur : Écoutez, j'ai déjà réfléchi à la question... De toute façon, vous retomberez sur ma solution. Alors faisons l'économie d'une discussion.
Gilbert : Très bien.
Le Directeur : Et en ce qui concerne les économies en général... essayez de vous débrouiller avec votre budget. Si c'est nécessaire, nous l'augmenterons... (un temps) Vous dites 40% de plus ! Ça fait beaucoup 40% ... Ça fait combien, exactement ?
Gilbert : Au moins deux cent vingt mille francs.
Le Directeur : Ah bien, dites donc... Je ne m'imaginais pas que ça pouvait faire autant. Vous êtes sûr? ?
Gilbert : Tout à fait.
Le Directeur : (un temps) C'est quoi, votre idée ? (Décrochant le téléphone) Allo, Chaudier, j'arrive dans un instant... Vous n'avez qu'à commencer à échanger quelques idées, ça ne fait de mal à personne. Faites comme si j'étais là, je prendrai le train en marche. De toute façon, je sais ce qu'il faut faire (il raccroche). Alors, votre idée ?
Gilbert : Mon idée, c'est bien simple... Quelles sont les données du problème ?
Le Directeur : Je vous rappelle quand même que je suis pressé. Ne remontez pas au déluge.
Gilbert : Mais embauchons, si c'est ça, embauchons tout de suite.
Le Directeur : Vous êtes têtu comme une mule. Allez-y, je vous écoute.
Gilbert : Les données du problème sont que je vais m'absenter très souvent pour visiter les supermarchés. Conséquence : je ne pourrai plus m'occuper directement du bureau des commandes. Or, qu'est-ce que le bureau des commandes ? Je vous ai rappelé tout à l'heure ce qu'il faisait... Mais de quoi est-il composé ? De cinq bonnes femmes qui sont pour le moment solides, débrouillardes, contentes de leur sort... Françoise un peu moins, mais les autres l'encadrent. Moi, je leur fous la paix, je n'y mets jamais le nez, ça marche tout seul. Cinq bonnes femmes qui ont plus ou moins chacune dans leur vie un mari à tenir, des enfants, une famille, une maison, des vieilles mères, etc. , etc., et qui font ce qu'elles font.
Le Directeur : Écoutez, vos considérations, je m'en tape. Elles sont bien, tant mieux. Je ne vois pas où vous voulez en venir.
Gilbert : Vous ne voyez pas où je veux en venir... Patience. Chacune de ces dames a la haute main sur quatre ou cinq cents clients. C'est là dessus qu'elles déversent le trop-plein de leur sentiment maternel, lequel est d'autant plus gratifiant qu'il s'accompagne ici de l'exercice indiscuté de beaucoup d'autorité... Considération encore, mais considération importante ! Et pour quatre d'entre elles au moins, les représentants qui visitent leurs clients font aussi partie de la famille : dès qu'ils ont un pépin, ils leur téléphonent... On n'a pas toujours une mère sous la main ! Et en bonnes mères, elles règlent leurs problèmes : qu'il s'agisse de traiter avec le service du personnel, ou avec la comptabilité, ou avec le marketing, ou avec les livraisons... ou avec vous-même, si elles réussissent à vous saisir... Bien sûr, ce n'est pas dans leur définition de fonction, mais ça marche ! Même les pépins sentimentaux... eh oui, il faut qu'ils puissent en parler à quelqu'un : et pour ce qui est de savoir regonfler un bonhomme au téléphone... Ça n'est pas Janin, l'homme aux quotas, qui en serait capable.

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Le Directeur : Oui, mais en fait de leur remonter le moral, on m'a dit qu'il y en avait une qui leur remontait bien autre chose, et pas au téléphone...
Gilbert : Oh ! je n'en fais pas un mystère... Plantier est un garçon épatant, notre meilleur vendeur. Mais psychologiquement, il est fragile, un peu dépressif et, avec sa femme, c'en était venu au point qu'il était obligé de se mettre en maladie tous les deux mois : il perdait 20 % de son chiffre d'affaires. Depuis que Jacqueline s'en occupe... Ces rendez-vous du vendredi soir illuminent toute sa semaine... Ça le stabilise, ça le stimule.
Le Directeur : C'est ça que vous appelez des mères, des mères respectables !
Gilbert : Moi, j'ai souvent eu envie de lui payer des heures supplémentaire, à Jacqueline. Si vous saviez ce qu'on a pu y gagner... Ou même de la nommer agent de maîtrise.
Le Directeur : Avec la retraite des cadres : vous n'y pensez pas! Seriez pas un peu souteneur sur les bords ?
Gilbert Bien sûr que si. Nous sommes tous un peu souteneurs, au sens large. Mais naturellement, ça ne figure pas dans l'organigramme... C'est écrit seulement dans les marges.
Le Directeur : Je ne vois pas ça d'un tellement bon oeil, mais enfin c'est votre affaire... J'ai l'esprit large et si vous n'envisagez pas une généralisation du système... Bon alors continuez : j'ai l'esprit large, mais je n'ai pas beaucoup de temps.
Gilbert : Vous n'avez jamais le temps.
Le Directeur : J'ai tout de même des choses plus importantes que de m'occuper d'histoires de cul, même bénéficiaires. En tout cas, que ce soit bien d'accord, rien ne peut être pris en compte officiellement. Donc, après toutes ces longues considérations, où voulez-vous en venir ?
Gilbert : Je n'ai pas fini.
Le Directeur : Dépêchez-vous.
Gilbert : Ces cinq employées, bien que n'ayant reçu qu'une formation intellectuelle très élémentaire, sont parmi les personnes les plus... le contraire de fofolles ?
Le Directeur : Je ne sais pas... Sérieuses, engagées, autonomes... Vous manquez de vocabulaire ?
Gilbert : Je voulais vous le faire dire. C'est cela, vous avez parfaitement compris, les plus engagées de la société, les plus solides. Eh oui, un peu la clé de voûte...
Le Directeur : Vous n'exagérez pas un peu.
Gilbert : C'est-à-dire qu'elles font partie de ceux qui ont le moins besoin d'être surveillés. Et si vous leur donnez un chef qui ne leur convienne pas, elles lui mettront sur le dos toute la pagaille qu'elles seront capables de créer... Je ne vous ai pas dit qu'elles n'étaient pas susceptibles ni qu'elles n'avaient pas la tête près du bonnet : et elles vous le feront sauter comme un bouchon de champagne à un banquet d'anciens combattants.
Le Directeur : Mon vieux, c'est tout l'art du chef de...
Gilbert : Pour ce que vous voulez le payer, vous aurez un jeune tout farci de théorie... ou un vieux complètement abruti. Et si vous m'en faites partir une seule, je vous avertis qu'il faut trois ans pour former une remplaçante : c'est à dire que, avec toutes les bêtises inhérentes à l'apprentissage, ça nous coûtera trois à quatre cent mille francs.

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Le Directeur : Vous êtes sûr de ça ? Vous présentez toujours des chiffres extravagants pour soutenir vos théories.
Gilbert : Peut-être même plus... Mes chiffres ne sont pas extravagants. Vous ne connaissez pas la théorie des coûts cachés ?
Le Directeur : Moi, ce que je sais, c'est que ce qui est caché doit le rester. On a bien assez à faire avec ce qui ne l'est pas. D'ailleurs je ne vois pas ce qui pourrait m'être caché... Alors, c'est quoi, votre solution ?
Gilbert : Maintenant que j'ai bien posé le problème... moi, il y a longtemps que ça me tracasse : je vous proposerais plutôt...
Le Directeur : Ou alors, si vous voulez, prenez la plus vieille et nommez-la chef. C'est ça que vous alliez me proposer ?
Gilbert : Vous êtes obsédé par l'idée de chef.
Le Directeur : Mais pas du tout. La plus vieille ou la moins idiote... Ah ! mais je vous vois venir : vous allez me suggérer de leur faire élire leur chef. Ça, mon vieux, jamais.
Gilbert : Si vous me laissiez finir... Le chef, ce n'est pas une fin, c'est un moyen... et il y en a peut-être d'autres... de moyens : meilleurs. Vous trouvez toujours les solutions avant d'avoir posé les problèmes.
Le Directeur : Merci, Gilbert, merci. Alors allez-y.
Gilbert : Eh bien, pas de chef. Elles sont très bien comme elles sont. Vous, les confirmez dans leurs postes, toutes sur un strict pied d'égalité, vous donnez un petit coup de pouce à leurs salaires et vous les laissez se débrouiller toutes seules.
Le Directeur : Pas de chef ! Vous rêvez : c'est l'anarchie. Ne sciez pas la branche sur laquelle vous êtes assis. Et l'organigramme ? Ça va faire un trou.
Gilbert : Quelques imprécisions dans l'organigramme, ça ne fait pas de mal et ça n'est pas pour vous déplaire... Si vous voulez, vous leur sous-traitez leur boulot. Elles sont comme un fournisseur extérieur... Un fournisseur extérieur n'a pas de chef
Le Directeur : Ça alors, mon vieux...
Gilbert : Et sur le plan budget, étant donné que moi, je vais être affecté à la section supermarchés, ça vous fait même une économie.
Le Directeur : Une économie de combien ?
Gilbert : (Tirant un papier) De cent cinquante mille francs.
Le Directeur : Encore un chiffre bidon ! Vous les tirez de votre carnet comme des lapins d'un chapeau... Enfin... Qu'en pense Monsieur Wilson ?
Gilbert : Il sera tout de suite preneur. Il n'est pas aveuglé par autre chose que son budget, lui. D'ailleurs, en tant que contrôleur de gestion... (le téléphone sonne).
Le Directeur : (Décrochant) Oui, j'arrive tout de suite... Mais prenez votre temps : analysez bien la situation, méfiez-vous de vos stéréotypes... Je veux dire des solutions toutes faites et présentez-moi une solution originale et économique... Parfaitement, même si ça ne rentre pas dans le cadre de... Oui, c'est nouveau (il va poser le tel.)... Je ne sais pas quelle idée les gens se font de moi... (reprenant le tel.) Allo, allo, j'oubliais de vous dire : vous me chiffrez tout ça. Je veux voir toutes vos propositions chiffrées. Débrouillez-vous (il raccroche).

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Le Directeur : Dites donc, Gilbert, il me vient tout à coup un soupçon : vous les avez réunies pour parler de ça, vos bonnes femmes ?... Depuis que vous avez suivi ce stage, je me méfie de vous à un point !
Gilbert : Moi ! Les réunir... Vous me connaissez mal. Non, ce serait plutôt elles qui m'auraient réuni.
Le Directeur : Ah bon. Parce que toutes ces histoires de cercles de qualité, de groupes de créativité et tutti quanti... Ça veut dire quoi, qu'elles vous ont réuni ?
Gilbert : Ça veut dire qu'elles m'ont invité à déjeuner l'autre jour. Mais nous n'avons pas parlé boulot. Non, vous savez ce qui m'a suggéré cette solution ?
Le Directeur : Dites toujours.
Gilbert : C'est votre idée du flou.
Le Directeur : Ah oui ? Vous êtes sûr ?
Gilbert : Mais oui : dès qu'on peut enlever une rigidité quelque part, c'est-à-dire mettre du flou, tout fonctionne mieux. Au fond, c'est très fort : il suffit de le mettre en pratique.
Le Directeur : Vous voyez comme c'est simple.
Gilbert : Il faut simplement qu'on ait le temps de bien comprendre. Si vous supprimez le chef, vous mettez de l'air, du flou, du jeu... Le jeu est l'âme de la vie !
Le Directeur : Eh bien, si la solution vous paraît bonne, allez-y, mettez-la en application. Je vous couvre...
Gilbert : Très bien, parfait...
Le Directeur : Vous en avez de la chance d'avoir un patron comme moi, qui accepte de discuter avec ses subordonnés.
Gilbert : Et qu'est ce que je fais de cette annonce ?
Le Directeur : Eh bien, foutez-la au panier.
Gilbert : Le plan aussi, pour l'architecte ?
Le Directeur : Le plan aussi. Quand je pense à tout le temps que j'ai passé là-dessus pour essayer de vous rendre service ! Mais je suis content que vous vous soyez finalement rangé à mon avis : le flou, je vous le disais bien...
Gilbert : C'est ce qu'il y a de plus raisonnable. Et vous verrez qu'avec ces cinq bonnes femmes sur le pont, entre la quille et les voiles... Cinq bonnes femmes sur le pont pour veiller au grain !
Le Directeur : Exactement. Un seul petit reproche, Gilbert pourquoi est-ce que vous ne m'avez pas consulté plus tôt?
Gilbert : Vous avez tout de même des choses plus importantes à régler.
Le Directeur : Vous avez raison. Quant à vous, vous verrez que vous volerez bientôt de vos propres ailes. Allez, ciao. On m'attend. Ils doivent être en train de patauger. J'y vais (il sort).