RETOUR DE MANIVELLE
Michel Fustier
Le directeur d'une entreprise importante a demandé à un consultant
extérieur un "diagnostic général" destiné,
dans son esprit, à justifier le renvoi d'un cadre devenu un peu encombrant.
Mais le consultant ne se laisse pas faire et la machine de guerre se retourne
contre ce1ui qui l'avait programmée.
PERSONNAGES -
- Le Directeur Général, 63 ans, homme autoritaire, durci par l'âge
et l'exercice des responsabilités.
- Monsieur Loucheur, jeune consultant, formé au management
dans les universités américaines.
1
LE DIRECTEUR - Asseyons-nous à cette table. Nous serons plus à
'aise. Je pourrai prendre des notes et profiter davantage de cette précieuse
consultation.
LOUCHEUR - Vous me flattez, monsieur ...
LE DIRECTEUR - Mais pas du tout. Si j'ai fait appel au célèbre
cabinet PROTOS INTERNATIONAL, c'est pour m'assurer les services d'un consultant
de premier ordre. Et c'est une excellente idée que d'avoir pensé
à relire avec moi avant de me le remettre officiellement votre projet
de rapport. Une excellente idée ...
LOUCHEUR - Mais c'est bien normal.
LE DIRECTEUR - Quand arrive un homme jeune dans une vieille société,
quel bienfait des dieux! Un œil neuf... Il peut tout remettre en cause...
Je crois que vous avez fait vos études aux Etats-Unis?
LOUCHEUR - Oui. J'ai un diplôme de Harvard. Un Master's.
LE DIRECTEUR - Ah! ah! c'est passionnant.
LOUCHEUR - Et auparavant j'ai fait H.E.C., dont je suis sorti... dans un très
bon rang.
((Le D!RECTEUR - Et c'est la première fois que vous travailliez sur le
terrain?
LOUCHEUR - Oh! non. J'ai fait une mission importante à la Régie
des Tabacs. Un diagnostic aussi.
LE DIRECTEUR - A la Régie des Tabacs!
Mons i eur LOUCHEUR - C'est un peu spécial, je sais. J'ai aussi assuré
pendant une année 1e remp1acement du Directeur commercial de FIessinge
et Cie.
LE DIRECTEUR - Ah! très bien, ça : du concret. Très intéressant.
LOUCHEUR - Et depuis trois ans je suis intervenu sur des sujets divers d'organisation
dans une multitude d'autres entreprises.
LE DIRECTEUR - Le vieux bonhomme que je suis a beaucoup d'admiration pour les
jeunes d'aujourd'hui. Ils savent tant de choses. Moi, du fond de mon bureau...
LOUCHEUR - C'est vrai que la science du management ...
LE DIRECTEUR - Voulez-vous boire quelque chose?
LOUCHEUR - Volontiers.
LE DIRECTEUR - Une bière?
LOUCHEUR - Ce serait parfait.
LE DIRECTEUR - En voici une... Moi, je dois me contenter d'eau minérale...
Vous disiez?
LOUCHEUR - Je disais que la science du management, comme toutes les sciences
d'ailleurs, progresse si vite que, à peine sorti de l'Ecole, on a déjà
l'impression d'être dépassé.
LE DIRECTEUR - La science du management... Dépassé, oui, bien
sûr ...
LOUCHEUR - Je me demande si la réflexion sur l'entreprise ne progresse
pas infiniment plus vite que l'entreprise...
LE DIRECTEUR - Décidément j'aurais bien besoin d'un peu de recyclage
Voyons... Je vous avais donc, en plein accord avec mon Président, confié
la mission d'établir un petit diagnostic de la société
que je dirige. Eh oui! quand on ne se voit pas bien, on a tout intérêt
à se faire regarder par un autre... Oh! ce n'est pas que je conçoive
de grandes inquiétudes... les affaires vont bien, merci... mais on se
demande toujours si on ne pourrait pas faire mieux, si on n'a pas quelque part...
un point faible, une lacune, peut-être même une tumeur, qu'il faudrait
enlever en vitesse... Vous avez eu libre accès à tous les documents
nécessaires?
LOUCHEUR - Oui, monsieur.
LE DIRECTEUR - Vous avez rencontré mes cadres?
LOUCHEUR - Tous ceux que vous m'aviez suggéré de voir. Quelques
autres, aussi.
LE DIRECTEUR - Ah! bien ... Moulinier, Chautemps, Nallet... Nallet aussi?
LOUCHEUR - Oui, bien sûr.
LE DIRECTEUR - C'est important. Je me pose des questions sur. ... Vous l'avez
vu longuement?
LOUCHEUR - Assez longuement.
LE DIRECTEUR - Il vous a bien reçu?
LOUCHEUR - Mais oui, très bien.
LE DIRECTEUR - Ah! vraiment... (d'un air pincé) J'en suis enchanté.
Enfin je vous disais donc... un diagnostic général. C'est bien
ça. Et voici donc votre projet... Vous avez été à
l'établissement de Nemours aussi?
LOUCHEUR - Oui.
LE DIRECTEUR - Parfait. II fallait que vous puissiez tout voir. Nemours: tout
fout le camp là-bas... Donc votre rapport. Permettez-moi de vous féliciter...
pour la clarté de votre style. Je l'ai lu attentivement. C'est en tout
cas un excellent point de départ. Mais dites donc... vous ne me ménagez
pas là-dedans, moi.
LOUCHEUR - Je me suis permis quelques observations, placées sous le signe
de l'objectivité...
LE DIRECTEUR - Bien entendu. C'est comme ça que je le prends. Par exemple
je vois là: "la plupart des décisions de la société
se prennent au cours de rencontres bilatérales: ce qui les soustrait
aux avis éclairés de certains de ceux qu'elles concernent."
Qu'est-ce que cela veut dire?
LOUCHEUR - Mais ça veut dire que vous avez l'habitude de régler
les problèmes directement avec chacun de vos directeurs... ce qui fait
que tous les autres ignorent ce qui se passe et ne peuvent pas vous apporter
des informations qui seraient pourtant souvent indispensables.
LE DIRECTEUR - Ah oui? Vous avez des exemples?
LOUCHEUR - Eh bien! Quand vous avez autorisé le marché avec l'Inde
sans savoir que la machine à emboutir était saturée...
et que les contrats avec les fournisseurs étaient bouclés.
LE DIRECTEUR - Ah! Dites donc, ils vous en ont dit des choses!
LOUCHEUR - Ou quand vous avez décidé que les congés auraient
1ieu en Juillet alors que le chef du personnel avait déjà tout
programmé en Août ...
LE DIRECTEUR - IL n'avait qu'à faire attention.
LOUCHEUR - En plus, le système fait que si vous tombiez malade la société
serait paralysée: vous êtes le seul à avoir la vue d'ensemble.
LE DIRECTEUR - C'est une stratégie très volontaire, croyez-moi.
LOUCHEUR - Ah...! Elle n'est pas conforme aux règles.
LE DIRECTEUR - Aux règles? Quelles règles?
LOUCHEUR - Du management.
LE DIRECTEUR - Ah! oui, le management. Les règles du management. Mais
dites-moi, une question de détail: à la page 33 - "Une solution
alternative!" Qu'est- ce que c'est exactement qu'une solution alternative?
Une solution qui évolue constamment entre deux extrêmes, comme
1e courant é1ctrique... alternatif évidemment! qui fait que l'on
obtient tantôt une chose, tantôt son contraire?
LOUCHEUR - Mais non : c'est simplement une autre solution. Oui, j'avoue que
mon séjour aux Etats-Unis m'a laissé quelques traces. "An
alternative solution". Tout simplement une autre solution. Ils ont élargi
le sens du mot.
LE DIRECTEUR - Ah bien! C'est d'ailleurs ce que j'avais cru comprendre; mais
je voulais être sûr! Il faudra bien que je me décide un jour
à apprendre l'anglais ... si je veux profiter pleinement des services
de mes consultants ... II ne faudrait pas que j'atteigne ma limite d'incompétence
... Ah! et puis, dites-moi, qu'est- ce que c'est que "les hommes du patron"?
Ça m'intrigue.
LOUCHEUR - Ah! ça c'est le réseau de vos relations privilégiées
avec les collaborateurs de vos directeurs. Vous les connaissez depuis longtemps,
souvent vous les avez vous-même embauchés quand la société
était toute petite... Vous avez de l'amitié pour eux et ils vous
le rendent bien. A tel point qu'ils vous pardonnent même de 1es avoir
l'un après l'autre coiffés de jeunes directeurs fortement diplômés...
LE DIRECTEUR - Une société comme la nôtre doit avoir un
certain standing. On ne promeut pas des sous-officiers.
LOUCHEUR - Mais ils sont restés si proches de vous que la plupart du
temps vous réglez directement les problèmes avec eux, ce qui met
évidemment leurs chefs dans une situation très inconfortable.
LE DIRECTEUR - Ils se feraient hacher menu pour moi.
LOUCHEUR - Naturellement. Ils n'existent que par vous, et si vous retiriez votre
main, ils disparaîtraient.
LE DIRECTEUR - Je m'entends tellement mieux avec eux! Et vous dites que mes
directeurs n'aiment pas ça... C'est curieux. Ça leur simplifie
la vie. Encore une chose, page 28 : "l'état de l'art". Qu'est-ce
que c'est que l'état de l'art? Où est l'artiste là-dedans?
LOUCHEUR - Oh! C'est aussi une expression courante en anglais. Cela veut dire
ce qui se fait habituellement, la pratique courante dans tel domaine, ce qui
est généralement admis.
LE DIRECTEUR - Donc, je peux traduire état de l'art par pratique courante?
LOUCHEUR - Tout à fait.
LE DIRECTEUR - Que ne l'avez-vous écrit! ((Comment est-ce que vous dites
ça en américain?
LOUCHEUR -Oh! Traduction littérale: state of art.
LE DIRECTEUR - State of art... Je n'arriverai jamais à prendre un bon
accent.
LOUCHEUR - Même avec un fort accent français, on se fait très
bien comprendre.
LE DIRECTEUR - Vous me rassurez. Mais dites-moi, le management - c'est bien
comme ça qu'on dit? - est-ce un art ou est-ce une science? Vous me parliez
de science tout à l'heure.
LOUCHEUR - Cela dépend du point de vue auquel on se place. Le management
est très ambivalent... Mais cette discussion pourrait nous entraîner
très loin.
LE DIRECTEUR - Vous avez raison.)) Laissons cela. Vous dites donc qu'avec mes
anciens collaborateurs - enfin, vos "hommes du patron" - je devrais
changer mes comportements?
LOUCHEUR - Certainement.
LE DIRECTEUR - Vous voyez, je ne fais pas tellement cela pour court-circuiter
mes directeurs mais parce que c'est beaucoup plus facile pour moi. Au moins
je sais que mes ordres sont exécutés. Et puis, entre nous, comme
ça je sais exactement ce qui se passe. Pendant que mes directeurs sont
en proie à leurs crises de réunionite, moi je suis dans les ateliers.
Un général sans renseignements n'est plus un généra1.
LOUCHEUR - En tout cas, vos collaborateurs directs ressentent vivement ce qu'ils
prennent pour un manque de confiance.
LE DIRECTEUR - Vraiment? Ils vous l'ont dit?
LOUCHEUR - Oui.
LE DIRECTEUR – qui vous l'a dit?
LOUCHEUR - Plusieurs d'entre eux.
LE DIRECTEUR - Mais encore?
LOUCHEUR - Ils ne m'ont pas demandé le secret, mais...
LE DIRECTEUR - Je suis très au-dessus de ça. Labrusse? Moulinier?
LOUCHEUR - ... Oui.
LE DIRECTEUR - Et Nallet?
LOUCHEUR - Nallet lui aussi, oui.
LE DIRECTEUR - J'aurais dû m'en douter.
LOUCHEUR - C'est une des raisons pour lesquelles, beaucoup de jeunes cadres
que vous embauchez à grands frais, s'en vont. Ils ne peuvent pas supporter
cette atmosphère.
LE DIRECTEUR - Surtout quand il y a quelqu'un qui les excite. Il faut que je
fasse attention à ça. Que vous a dit Nallet? C'est un homme intelligent,
incontestablement.
LOUCHEUR - Il m'a dit que tout son service lui échappait et qu'il était
excédé de travailler dans le noir le plus complet.
LE DIRECTEUR - JI vous a dit ça? Excédé!
LOUCHEUR - D'après ce que j'ai compris ailleurs, vous ne lui facilitez
pas vraiment la tâche.
LE DIRECTEUR - Ecoutez. Cher monsieur... Je crois vous avoir fait comprendre
que monsieur Nallet était un de mes gros problèmes. Que pensez-vous
de lui? ...Que j'en profite pour recueillir votre avis.
LOUCHEUR - Vous l'avez dit vous-même tout à l'heure : c'est un
homme intelligent, parfaitement compétent. Il m'a fait, je dois le dire,
la meilleure impression.
LE DIRECTEUR - Passons, passons. Qu'est-ce qu'il vous a dit encore sur moi?
LOUCHEUR - Mais je ne sais pas... II souffre certainement de ne pas se sentir
mieux compris.
LE DIRECTEUR - C'est tout? Pas d'insinuations?
LOUCHEUR - Il est très maître de lui.
LE DIRECTEUR - Vous avez pu parler avec ses collaborateurs?
LOUCHEUR – Naturellement!
LE DIRECTEUR - Tiens donc!
LOUCHEUR - Il m'y a même encouragé. Je dois même vous avouer
que de vos directeurs c'est celui qui m'a réservé le meilleur
accueil. Il a même pris la peine de me conduire personnellement à
Nemours où il avait deux ou trois problèmes à régler.
LE DIRECTEUR - C'est une façon de se faire bien voir. Il est rusé.
Il sait que vous devez faire un rapport. Et Carpentier, qu'est-ce qu'il vous
a dit sur moi?
LOUCHEUR - Ah! Lui, c'est un inconditionnel.
LE DIRECTEUR - Ah bon! Je me demandais si ça ne branlait pas un peu au
manche.
LOUCHEUR - Je n'ai rien relevé qui puisse ...
LE DIRECTEUR - Vous comprenez, des hommes qu'on tient bien, qui ne vous contrediront
jamais... Moi, je trouvais que sa secrétaire avait pris un peu trop d'influence.
LOUCHEUR - Madame Morallet?
LE DIRECTEUR - Oui. Entre nous, elle est beaucoup plus intelligente que lui.
LOUCHEUR - C'est une maîtresse femme, très compétente.
LE DIRECTEUR - Oui, mais d'esprit un peu trop indépendant à mon
gré. Et puis elle est très liée avec !a secrétaire
de monsieur Nallet, laquelle subit évidemment la mauvaise influence de
son chef... Vous comprenez, c'est comme ça que la gangrène...
De plus, est-ce qu'on vous a confirmé ici ou là que Carpentier
et madame Morallet seraient...
LOUCHEUR - Ma mission ne portait pas sur la vie privée des personnes.
En tout cas rien ne me permet de confirmer, ni d'infirmer...
LE DIRECTEUR - On m'a même dit que les Carpentier et les Morallet se livraient
à de petites parties carrées ... Moi, j'ai mes informations: j'aurais
voulu les recouper. Depuis, j'ai envoyé monsieur MoraIlet en Espagne...
Une belle promotion. Sa femme n'a pas voulu le suivre. Il revient chaque mois,
mais entre-temps elle et Carpentier... Ils savent pourtant que je n'aime pas
les coucheries. Et si c'est vrai, je peux les faire marcher et même courir.
Non? Rien?
LOUCHEUR - Non, je regrette.
LE DIRECTEUR - Voyez-vous, monsieur Loucheur, vous découvrirez cela quand
vous aurez quelques années de plus: le secret du bon chef, c'est de créer
des règles qui ne peuvent pas être observées, et au besoin
de créer les circonstances de leur inobservation, de façon à
mettre ses collaborateurs en situation de coupables permanents et d'accusés
potentiels. Alors ils filent doux. On ne vous a pas appris ça aux Etats-Unis?
LOUCHEUR - Non.
LE DIRECTEUR - C'est pourtant une stratégie bien connue. Tous les pouvoirs
ecclésiastiques s'y prennent de cette façon-là: faire de
tous les fidèles des pécheurs, empêcher quiconque d'avoir
la conscience tranquille... On en sait bien plus long sur l'homme dans la vieille
Europe que dans votre nouveau monde. Vous n'êtes pas d'accord avec moi?
LOUCHEUR - La vieille Europe ne se porte pas tellement bien. Moi je serais plutôt
porté à faire confiance aux gens.
LE DIRECTEUR - Mais naturellement. C'est la seule chose qu'on puisse dire officiellement.
Vous avez tout à fait raison. Mais cela vous rend ensuite d'autant plus
libre... comment dire... de les manipuler par en-dessous. Je vous dis cela à
vous parce que nous sommes dans le Saint des Saints où deux augures ne
peuvent pas se regarder sans rire. Vous n'avez jamais travaillé dans
une entreprise, enfin je veux dire, comme salarié d'une entreprise?
LOUCHEUR - Non.
LE DIRECTEUR - Cela vous manque. Il y a des choses qu'on ne peut comprendre
qu'en 1es vivant de l'intérieur.
((LOUCHEUR - Connaissez-vous la théorie X et la théorie Y ?
LE DIRECTEUR - Des mathématiques.
LOUCHEUR - Pas du tout.
LE DIRECTEUR -Qu'est-ce que ça a à voir?
LOUCHEUR - La théorie X part d'un certain nombre d'assomptions ...
LE DIRECTEUR - D'assomptions? Qu'est-ce que c'est encore que ça?
LOUCHEUR - De postulats, si vous voulez, de principes. A savoir que l'individu
éprouve de l'aversion pour le travail, qu'il a besoin d'être contraint,
contrôlé, dirigé, sanctionné ; et que d'ailleurs
il préfère se contenter de faire ce qu'on lui dit.
LE DIRECTEUR - Elle est pleine de sagesse.
LOUCHEUR - Et la théorie Y part de l'idée que le travai1 est une
activité naturelle et spontanément recherchée, que l'homme
aime prendre des responsabi1ités et qu'il est d'autant plus performant
qu'il est plus motivé et plus libre d'agir.
LE DIRECTEUR - Oui, je vois, c'est tout à fait le contraire. Ça
me laisse rêveur. Qui est-ce qui a imaginé tout ça?
LOUCHEUR - Un certain Douglas Mc Grégor.
LE DIRECTEUR - Un Américain? Je ne connais rien de plus irréaliste
que les Américains.
LOUCHEUR - Pourtant ils ont marché sur la lune.
LE DIRECTEUR - Précisément. Je préfère avoir les
deux pieds sur terre. Et vous, la théorie Y, vous y croyez?
LOUCHEUR - On ne peut pas la barrer d'un trait de plume.
LE DIRECTEUR - Vraiment? J'aimerais en savoir plus long sur ces élucubrations.
On a toujours intérêt à être renseigné...
LOUCHEUR - Oh! c'est facile. Douglas Mc Grégor. Je vous donnerai les
références. Je pense que c'est chez Mc Graw Hill. .. "The
human side of Enterprise". Mais ç'a été traduit en
français, je crois...
LE DIRECTEUR - Ah bon!
LOUCHEUR - Je chercherai, je vous dirai. ))
LE DIRECTEUR - Merci. Mais revenons à votre rapport. Vous mettez l'accent
sur les luttes d'influence, les dissensions internes... tant que ça?
Pourquoi Lesbau vous a-t-il dit qu'il avait envie d'écrire un roman sur
la société qui s'appellerait : "Cris et chuchotements"?
LOUCHEUR - Eh bien! Parce qu'il règne dans bien des services une espèce
de mécontentement sourd qui fait l'objet de discussions interminables
et secrètes.
LE DIRECTEUR - C'est bien une des choses qui m'énerve. Là, je
suis tout à fait de votre avis. Tout ce temps perdu...! Est-ce que ce
ne serait pas un problème de communication? Vous pourriez peut-être
leur faire quelques séminaires de communication pour arranger ça.
LOUCHEUR - Ce serait comme un emplâtre sur une jambe de bois.
LE DIRECTEUR - Il me semblait pourtant que la communication est à la
mode. On en met partout. Je veux être un patron très moderne. Vous
ne croyez pas à la communication, vous?
LOUCHEUR - Si, mais je pense que le problème est ailleurs.
LE DIRECTEUR - Ailleurs?
LOUCHEUR - Oui.
LE DIRECTEUR - Expliquez-rnoi ça. Voyons!
LOUCHEUR - Je ne sais pas bien si ...
- V -
LE DIRECTEUR - Soyez concret, pas de théorie. Si vous étiez à
ma place, qu'est-ce que vous feriez?
LOUCHEUR - Moi, monsieur?
LE DIRECTEUR - Oui, vous. C'est la meilleure façon de me faire comprendre
ce qui ne va pas. J'imagine que vous débarquez ici. Vous avez tout pouvoir.
Qu'est-ce que vous faites?
((LOUCHEUR - Il me manque une règle du jeu : qu'est-ce que vous êtes
devenu, vous?
LE DIRECTEUR - Qu'est-ce que cela peut faire?
LOUCHEUR - Cela change tout. Ou bien vous faites l'hypothèse que vous
vous êtes retiré pour cinq minutes et que vous allez revenir prendre
les choses en main: ou bien vous faites l'hypothèse que vous avez définitivement
disparu, sans retour possible.
LE DIRECTEUR - Qu'est-ce que cela change à votre consultation? Si vous
avez une bonne solution, elle est toujours bonne, quoi qu'i1 arrive.
LOUCHEUR - Encore faudrait-il que, si vous deviez revenir, vous puissiez la
supporter.
LE D!RECTEUR - J'ai toujours fait abstraction de mes sentiments personnels.
LOUCHEUR - Vous seriez une sorte de surhomme?
LE DIRECTEUR - Imaginez que je le suis. Que feriez-vous?
LOUCHEUR - Ce que je ferais...
LE DIRECTEUR - Oui.)) Vos 45 pages de rapport en deux phrases.
LOUCHEUR - Eh bien! monsieur, je réformerais immédiatement le
service de recherche des produits.
LE DIRECTEUR - Ah oui? Pourquoi cela?
LOUCHEUR - Parce qu''il est actuellement dirigé par un vieil ingénieur
dont la principale qualité à vos yeux, est d'être parfaitement
obéissant à vos ordres: mais en réalité c'est un
petit tyran domestique qui soumet ses chercheurs à un conformisme étouffant,
stérilise les idées nouvelles, se préoccupe plus de discipline
que de découverte... De plus, j'installerais le plus tôt possible
ce service dans une ville importante, un grand centre culturel , un grand carrefour
de civilisations, car ce n'est pas du fond d'une province qu'on peut flairer
et précéder les mouvements de la consommation mondiale.
LE DIRECTEUR - Dites donc, vous y allez fort. C'est ça vos deux phrases?
LOUCHEUR - C'est la première.
LE DIRECTEUR - Ah bon! ... alors, la seconde?
LOUCHEUR - La seconde? ...Je changerais en profondeur l'équipe de direction
de production. Bonne équipe, techniquement compétente : mais si
vous la laissez faire, dans les trois ans vous aurez une explosion sociale dont
vous ne vous remettrez pas.
LE DIRECTEUR - J'espère que vous n'avez pas été interroger
les délégués syndicaux?
LOUCHEUR - Ils ont demandé à me voir.
LE DIRECTEUR - Vraiment? J'aurais aimé que vous me consultiez sur l'opportunité
de ...
LOUCHEUR - Vous m'aviez donné carte blanche. Etait-ce un territoire interdit?
LE DIRECTEUR - Je n'aime pas ces interférences. Ce sont eux qui vous
ont parlé d'explosion sociale?
LOUCHEUR - Certes non. Mais après les avoir vus, c'est moi qui en ai
fait le diagnostic.
LE DIRECTEUR - Ils sont complètement...
LOUCHEUR – Vous vous demandez déjà pourquoi le rendement
diminue. Signe avant-coureur. En matière de relation avec le personnel,
il faut faire un virage à 1800. Je sais bien que dans votre pays perdu
les gens sont encore obéissants et disciplinés... La province
ressent les choses quelques années après Paris, mais elles vont
arriver, et si vous n'avez pas pris vos dispositions ...
LE DIRECTEUR - Dites donc, vous me foutez en l'air toute ma boîte. Heureusement
que je ne vous ai donné que deux phrases.
LOUCHEUR - Ceci étant, vous pouvez effectivement vous dispenser de lire
mon rapport. J'avais enveloppé cela dans 45 pages, mais puisque vous
préférez le direct... voilà, c'est fait.
LE DIRECTEUR - Très bien. J'enregistre. Provisoirement! Je vous trouve
un peu brutal, mais ça ne me déplaît pas.
LE DIRECTEUR - Et qu'est-ce que vous faites de Nallet dans tout cela?
LOUCHEUR - NaIlet? Mais c'est précisément l'homme que vous allez
pouvoir tirer du service modeste où il végète, les achats
à l'usine de Nemours, pour en faire ... là, j'hésite. Sa
vive intelligence, ses compétences techniques, son attention au monde
qui l'entoure, en feraient un parfait directeur de la Recherche. Première
possibi1ité. Mais d'autre part, des qualités comme les siennes
sont encore plus rares dans un service de production où l'heure n'est
plus au commandement, comme on disait autrefois, mais à la mise en place
de structures participatives et de dispositifs d'autonomie qui peuvent, seuls,
faire remonter le rendement.
LE DIRECTEUR - Il est temps que nous mettions les points sur les i. Je m'étonne
que vous n'ayez rien compris à la mission qui vous a été
confiée, laquelle n'a qu'un seul but: me fournir enfin des arguments
décisifs pour le renvoi de monsieur Nallet.
LOUCHEUR - Ah oui? Vraiment, je vois que je n'avais rien compris. A son renvoi?
... Son renvoi, pourquoi?
LE DIRECTEUR - Monsieur Nallet s'est comporté dans l'entreprise de telle
façon que plus personne ne peut le supporter.
LOUCHEUR - Ce n'est pas l'impression que j'ai eue.
LE DIRECTEUR - Alors c'est que mes consignes n'ont pas été respectées.
LOUCHEUR - Quelles consignes?
LE DIRECTEUR - Peu importe... Je m'étonne simplement que chacune des
personnes consultées ne vous ait pas spontanément fait part de
ses griefs vis- à-vis de monsieur Nallet: ce que je les avais expressément
autorisées à faire.
LOUCHEUR - Vous voulez dire que vous m'auriez fait... téléphoner
mon rapport?
LE DIRECTEUR - Que croyez-vous? Je le paie assez cher pour qu'il ne me rapporte
pas des choses qui ne me fassent pas plaisir. L'intervention d'un consu1tant
est un moyen de gouvernement. En dehors de ça, je n'ai besoin des conseils
de personne. Renvoyer NaIlet : votre patron en était convenu avec moi.
Ne vous a-t-il rien dit? J'ai besoin pour arriver à mes fins d'un rapport
objectif, j'insiste, objectif, qui fasse la description exacte des risques qu'il
fait courir à l'entreprise. Etes-vous sourd ou idiot? Habituellement
ces choses sont comprises à demi-mot. Vous manquez d'expérience.
LOUCHEUR - Quand je vais chez le médecin, je ne lui dicte pas le traitement
qu'il va me donner.
LE DIRECTEUR - Il suffit d'y mettre le prix. Qu'est-ce que vous croyez?
LOUCHEUR - Si vous faites venir un plombier, vous croyez qu''i1 suffit de le
payer plus cher pour qu'il fasse passer le gaz par la vidange de la baignoire?
LE DIRECTEUR - Vous êtes un petit con.
LOUCHEUR - Vous voulez être désagréable ... pour ne pas
dire plus. Vous m'avez demandé un diagnostic, je vous l'ai fait, long
et minutieux. Vous m'en avez demandé la synthèse en deux phrases
: je vous les ai livrées, sans ménagement. Tout le reste est en
dehors de ma compétence. Et particulièrement tout ce qui pourrait
servir une vengeance personnelle.
LE DIRECTEUR - Il ne s'agit pas de vengeance personnelle. Monsieur Nallet s'est
mis volontairement en marge de cette société. Il y est un facteur
de trouble et de ruine. Ses idées l libérales sont comme un cancer
qui ronge un organisme. Je cours un risque majeur à continuer à
le voir exercer ses fonctions... de plus, c'est un malhonnête homme. Je
sais ce que je dis. Encore une fois, votre patron m'a demandé pour cette
mission des honoraires exceptionnellement élevés. Mais je ne les
paierai que lorsque j'aurai été débarrassé de Nallet.
LOUCHEUR - Dans l'exercice de la souveraine liberté du consul tant, il
aurait pu arriver que je sois de votre avis. Mais ce n'est pas le cas.
LE DIRECTEUR - J'ai le plus grand respect pour votre savoir... toutes vos connaissances,
les assomptions, l'alternative, l'état de l'art, etc... mais que connaissez-vous
aux affaires? Ce n'est pas avec des diplômes ajoutés les uns aux
autres qu'on dirige une entreprise... Je vous ai traité aimablement,
je me suis donné la peine d'être courtois, j'ai passé sur
les défauts évidents de votre papier, un ramassis de lieux communs,
et vous, vous m'accusez de poursuivre une vengeance personnelle. J'exige d'abord
des excuses... Je vous ai même offert de la bière! Et ensuite je
vous demande de profiter de votre prochain week-end pour me recomposer votre
travail, de façon à arriver tout naturellement à ce que
je vous ai demandé. Vous comprendrez qu'il est trop tard pour que je
m'adresse à un autre cabinet. Je me suis mouillé à fond
avec vous et il faut que vous aboutissiez. Je vais d'ailleurs té1éphoner
à votre patron qui saura bien, lui trouver les moyens de vous convaincre.
LOUCHEUR - J'en serais étonné.
LE DIRECTEUR - Moi pas. Les consultants, ils viennent me manger dans la main.
LOUCHEUR - Est-ce que vous n'êtes pas capable de prendre vos responsabilités
seul?
LE DIRECTEUR - Je suis surtout incapable de supporter qu'on me désobéisse.
Quant à prendre des responsabilités, je ne le fais jamais sans
avoir sous la main quelqu'un qui puisse porter le chapeau. C'est l'A.B.C. du
gouvernement. Je suis en délicatesse avec mon conseil de surveillance.
Si je leur dis: je veux renvoyer Nallet... rien à faire. Si, malgré
toute l'estime que j'ai pour les qualités de Nallet, je leur montre un
document sérieux établi par un cabinet international, dont la
compétence est reconnue, qui me dit qu'il faut que je m'en débarrasse...
Qu'est-ce que ça peut vous faire à vous, ce qui se passera ici
quand vous ne serez plus là? Un consultant, ça sert à ça:
à faire le sale boulot. C'est pour ça qu'on vous paie.
LOUCHEUR - (se levant) Ecoutez-moi, monsieur. Je crois que nous nageons en pleine
ambiguïté. Un consultant, dans la haute opinion que je me fais de
moi-même, c'est fait pour proposer aux entreprises des solutions d'avenir,
et pas pour couvrir les fautes de la direction.
LE DIRECTEUR - Bien sûr, bien sûr, vous avez raison. Des solutions
d'avenir. Ecoutez-moi à votre tour. Vous avez passé sept fois
huit heures dans ma société, déplacement en sus. Vous y
avez au passage semé une pagaille considérable pour n'avoir pas
voulu observer de prime abord que votre seule mission était de congédier
Nallet. Et vous VOLIS êtes mis en tête de me faire je ne sais quel
diagnostic général dont je me torche, pardon!... Alors vous me
reprenez ça et vous vous arrangez pour le terminer logiquement comme
je vous l'ai demandé. Vous avez jusqu'à lundi. J'espère
que c'est clair.
LOUCHEUR - Cher monsieur, jamais les choses n'ont été aussi claires.
LE DIRECTEUR - J'en suis bien content.
LOUCHEUR – Il ne me manquait que cette conversation avec vous comme dernière
pièce d'un puzzle... J'en saisis maintenant toute la signification.
LE DIRECTEUR - Je voyais bien que nous finirions par nous mettre d'accord.
LOUCHEUR - Et voulez-vous que je vous fasse part, moi, de mes conclusions? ...
Je me posais des questions sur la médiocrité générale
de cette société, sur sa mollesse, sur sa lenteur, sur les gaspillages
qu'on y constate. Maintenant je comprends tout.
LE DIRECTEUR - Je vous le disais: monsieur Nallet. De plus il est protestant
et membre du P.S. Ce n'était pas évident, mais je me suis renseigné.
LOUCHEUR - Mais non, pas monsieur Nallet. Vous! Vous qui, pour mieux asseoir
votre autorité, ou plutôt pour être plus 1ibre de déployer
votre tyrannie, vous êtes entouré de paillassons, de cadres dociles
et humiliés - et aimant ça par-dessus le marché - et qui
conduisez tout doucement votre entreprise, en dépit de son marché
prospère, vers sa ruine définitive... Je vous rends d'ailleurs
cette justice que, si vous avez agi ainsi, c'était dans un état
de totale inconscience, votre suffisance vous rendant naïvement persuadé
d'être la mesure de toute vérité... Mais voi1à: dans
ce peuple de cadres couchés s'est introduit, je ne sais pas comment,
un homme debout, qui résiste, qui s'affirme, qui s'oppose... voire même
qui rallie à lui en secret un personnel auquel vous avez commencé
à faire peur, qui se pose des questions quant à son avenir et
à celui de l'entreprise ...
LE DIRECTEUR - Je pense qu'il vaut mieux que nous en restions là. Votre
mission est terminée. Je vous dispense de mettre au net le rapport dont
vous m'avez fait passer le premier jet. Je m'arrangerai avec votre patron pour
le paiement d'honoraires qui seront fort réduits... peut-être même
à passer pour vous par profits et pertes.
LOUCHEUR - Il n'est malheureusement pas possible que nous en restions là.
Je dois achever. J'achève toujours ce que j'ai commencé.
LE DIRECTEUR - Vraiment? Achevez si vous voulez. Tout ça atterrira dans
ma corbeille à papiers. Je vous dispense même de me l'envoyer.
Vous pourrez le considérer comme un exercice de style et le faire encadrer.
LOUCHEUR - Hélas pour vous, non, monsieur. Un exemplaire au moins de
ce rapport doit atterrir sur le bureau du Président du conseil de surveillance
...
LE DIRECTEUR - Ah! vraiment?
LOUCHEUR - ... qui m'en a, il y a trois jours, demandé expressément
une copie... Mais puisque vous ne le voulez plus, je vais me sentir encore plus
libre de m'exprimer comme je le veux, et ce sera l'original que je lui remettrai.
LE DIRECTEUR - Cette démarche est d'une totale inconvenance. Vous m'avez
court-circuité. Vous l'avez rencontré? Je ne tolère pas
qu'on me passe par-dessus la tête.
LOUCHEUR - Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fasse...
C'est lui qui m'a convoqué. Même un président a des faiblesses.
LE DIRECTEUR - C'est insensé. Et vous avez été le voir,
à Genève?
LOUCHEUR - Oui. Et d'ailleurs ne m'aviez-vous pas toujours dit que ce rapport
était destiné à votre conseil de surveillance?
LE DIRECTEUR - Destiné à mon conseil, oui, mais pas dicté
par lui. Dicté par moi... Et il ne m'aurait même pas informé
de cette démarche discourtoise... ?
LOUCHEUR - Vous ne me croyez pas? Voulez-vous que je vous lise la lettre qu'il
m'a envoyée à la suite de la conversation que nous avons eue?
LE DIRECTEUR - (ironique) Etes-vous sûr qu'elle peut m'être montrée?
LOUCHEUR - Elle ne contient que des recommandations officielles. (1isant) "Je
vous prie de me faire tenir une copie du rapport que vous préparez pour
notre société. Je vous serais reconnaissant qu'elle ne traite
pas seulement d'aspects mineurs de l'organisation intérieure" -
c'était tout à fait votre point de vue - "mais qu'il nous
apporte une vue claire des problèmes qui se posent au niveau des structures
de direction et des hommes qui la composent, ainsi que je vous l'ai précisé
oralement ... Je serais en particulier très heureux que vous répondiez
aux trois questions que je vous ai posées. Votre avis sera déterminant."
LE DIRECTEUR - Quelles questions?
LOUCHEUR - Puisque vous ne vous intéressez personnellement plus à
ce rapport, qu'est-ce que ça peut vous faire? Si le président
du conseil de surveillance estime opportun de vous en remettre le texte, il
le fera. Mais rassurez-vous: il m'a posé des questions, mais il 1 ne
m'a imposé aucune réponse.
LE DIRECTEUR - Vous allez pouvoir déconner tout votre saoul. Farci de
théorie comme vous l'êtes. On ne devrait jamais laisser un consultant
sans surveillance.
LOUCHEUR - II n'a d'autre part donné aucune consigne, lui, à ceux
que je dois encore rencontrer et je me trouve en état de totale irresponsabi1ité...
pour filer votre métaphore. De sorte qu'en mon âme et conscience
je terminerai mon rapport comme je l'entends.
LE DIRECTEUR - Je vous casserai, je vous briserai, ce n'est pas difficile.
LOUCHEUR - C'est au contraire très difficile. C'est ça l'avantage
des consultants: on n'a aucune prise sur eux. Ils sont de passage, et ce qui
se passe après leur départ... De toute façon, le conseil
de surveillance m'a averti qu'il prendrait directement en charge 1es frais de
l'étude.. . qu'il a eu 1a bonté de trouver modestes. Vous voyez:
tout ceci ne vous coûte plus rien.
LE DIRECTEUR - Vous êtes un petit salaud.
LOUCHEUR - Aussi mon troisième et dernier conseil sera gratuit... et
je ne peux pas pourtant résister au plaisir de vous le donner...
LE DIRECTEUR - S'il ne vaut pas plus que les deux premiers!
LOUCHEUR - Prenez dès maintenant l'initiative de partir en retraite.
LE DIRECTEUR - C'est ça votre conseil? Qui vous permet?
LOUCHEUR - Vous pouvez encore vous payer le luxe d'un geste souverain: retirez-vous.
Je ne pensais pas aller si loin. Mais ce qui vient de se passer m'a convaincu.
LE DIRECTEUR - Je ne vois pas quels sont vos arguments.
LOUCHEUR - Précisément, si vous aviez été capable
de les voir, vous n'en seriez pas là... de les entendre plutôt.
C'est terrible, monsieur, mais avec 1e temps vous êtes devenu une sorte
de sourd mental: ce que vous ne vou1ez pas entendre ne parvient pas à
vos oreilles. Ou, si ce1a y parvient, vous entendez dans la confusion le contraire
de ce qu'on aurait voulu vous dire. Voulez-vous que je vous dise encore une
chose?
LE DIRECTEUR - Faites toujours. Mais prenez garde de ne pas trop parler.
LOUCHEUR - Oh! ça, vous allez l'entendre et quand vous l'aurez entendu,
vous irez le hurler sur les toits. Lorsque je vous ai proposé de procéder
avec moi à une dernière lecture de mon projet de rapport, ce n'était
pas pour prendre votre avis, mais pour me convaincre moi-même que tout
ce que j'avais entendu sur votre compte était vrai. Et j'ai été
comblé. Plus généreusement même que je ne l'avais
envisagé. Prenez votre retraite avant qu'on exige que vous le fassiez.
LE DIRECTEUR - Vous disposez avec une grande désinvolture du sort des
gens.
LOUCHEUR - Ne me dites pas que vous ne vous êtes jamais posé la
question. Vous avez soixante-trois ans. Vous êtes vraiment le héros
fondateur de cette société, et tout le mérite vous en revient.
Dans ses commencements, vous l'avez véritablement portée à
bout de bras. Mais aujourd'hui, parce que vous avez vieilli et parce que le
monde a changé, vous avez entrepris de faire exactement tout ce qu'il
fallait pour que cette même société finisse par déposer
son bilan. Vous le savez bien, que vous y allez tout droit ... par entêtement,
par orgueil, par vengeance: Samson qui écarte les colonnes du temple...
LE DIRECTEUR - Ce n'est pas vrai. J'ai donné des ordres. Je les ai tous
remobilisés pour la victoire.
LOUCHEUR - Allons, allons, vous n'entendez plus et ne pensez plus que ce qui
vous fait plaisir. Vous avez perdu tout contact avec la réalité.
D'ailleurs personne ne vous en veut. La schizophrénie est une sorte de
maladie professionnelle On n'exerce pas pendant quarante ans des fonctions de
commandement sans en payer le prix. Retirez-vous... retirez-vous et vous partirez
dans l'honneur. Encore une fois, c'est mon troisième conseil, qui n'efface
en rien les deux autres, et qu'attend que je lui donne votre conseil de surveillance.
LE DIRECTEUR - Il y a dans votre profession un code de déontologie. Je
vous attaquerai pour violation du secret professionnel, pour tentative de chantage,
pour pratiques manipulatoires.
LOUCHEUR - Allons donc! Retirez-vous ... (silence) et voyez le côté
positif de cette suggestion: vous pourrez enfin apprendre à fond l'anglais
et vous libérer de vos complexes envers les jeunes consultants... Je
crois que je vous ai tout dit.
LE DIRECTEUR - Où allez-vous? Je ne vous laisserai pas partir comme ça.
LOUCHEUR - Je regrette. J'ai maintenant rendez-vous avec monsieur Nallet. J'ai
quelques détails à lui demander encore.
LE DIRECTEUR - Monsieur Nallet? Vous ne voudriez pas dire que... lui?
LOUCHEUR - C'est la carte atout du conseil de surveillance. Pourquoi voudriez-vous
qu''il ne la joue pas?
LE DIRECTEUR - Ah! (sorte de râle)
LOUCHEUR - Mais je pense qu'il n'acceptera que sous des conditions très
précises. (Le Directeur Général a une espèce de
malaise) Qu'est-ce Que vous avez?
LE DIRECTEUR (bafouillant) Petites pilules, dans mon tiroir. Deux. Merci...Un
verre d'eau.
LOUCHEUR - Cela fait aussi parfois partie du rôle des consultants que
d'exécuter les condamnés. Mission accomplie. Je vais vous envoyer
votre secrétaire pour qu'elle s'occupe de vous ... Ce que je viens de
commettre est une indiscrétion contrôlée. Naturellement
le président sera officiellement furieux ... Voilà, les couleurs
vous reviennent. Je vous laisse.
FIN