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à la S.A.C.D. (Société des auteurs dramatiques)

RESSOURCES HUMAINES

par Michel Fustier

L'histoire se passe dans une entreprise d'une quarantaine de salariés. Le chef d'entreprise, monsieur Grosjean, a dépassé la soixantaine: mais, méfiant et autoritaire, il tient toujours seul son entreprise à bout de bras au prix d'un effort énorme, mal secondé qu'il est par des salariés sans formation. Pour se faire appuyer il tente d'obtenir le retour de son fils Claude, avec lequel il s'est brouillé il y a longtemps. Mais celui-ci pose ses conditions, à savoir la mise à niveau du personnel... Dans cette pièce, le problème de la formation strictement dite -qui n'est pas en soi très "dramatique"- se place dans le contexte beaucoup plus tendu de la relation entre les générations, du pouvoir, de la valeur de l'entreprise et du problème de la succession: ce qui permet d'aller à la racine des choses et de donner à la formation sa véritable dimension.

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I
M. GROSJEAN - Tu vois: c'est mon nouveau bureau...
CLAUDE - C'est magnifique. Tu es vraiment un patron arrivé, maintenant.
M. GROSJEAN - On n'est jamais arrivé! Mais c'est vrai que je me sens mieux ici… D'ailleurs pour le temps que j'y passe: toujours à courir! Je suis content de te voir revenu.
CLAUDE - (évasif) Oui..? Merci! Tu crois?
M. GROSJEAN - Pourquoi? Ca ne te plaît pas, à toi?
CLAUDE - Mais si, mais si... J'espère...
M. GROSJEAN - Comprends-moi bien... Même si nous n'avons pas toujours été du même avis... Moi, je n'ai jamais cru aux études... Bon! Tu as foutu le camp, tu as obtenu tes diplômes... Heureusement que ta mère te nourrissait en cachette! J'aurais préféré t'avoir ici sous la main, te passer moi-même à la moulinette...
CLAUDE - Ca ne me faisait pas du tout envie. Et mes diplômes m'ont bien servi par la suite.
M. GROSJEAN - Je ne discute pas... Mais maintenant, je suis content que tu reviennes: c'est tout. Simplement, je voudrais que toi, ce ne soit pas à contrecœur... Que ça te plaise, à toi aussi.
CLAUDE - Nous avons dû changer tous les deux... Cela fait tout de même onze ans! Moi aussi, je serais assez satisfait de me réinstaller au pays... On peut toujours envisager de faire l'expérience.
M. GROSJEAN - Tu verras, tu verras. Ca va aller... Ca ira d'autant mieux que financièrement, nous n'avons pas de problèmes. L'affaire marche du tonnerre. Viens voir (il l'entraîne à la fenêtre): regarde les nouveaux ateliers... Chouettes, n'est-ce pas. Et là-dedans j'ai des machines hyper-sophistiquées... Et de mon nouveau bureau, je peux aussi tout surveiller… Regarde, justement: Jeannette Casseloup qui est en retard et qui se faufile le long des murs... Celle-là, en d'autres temps...
CLAUDE - Vous êtes combien maintenant?
M. GROSJEAN - Oh! Toujours moins de cinquante. Je ne tiens pas à me mettre des soucis supplémentaires sur les bras... Tu sais qu'à partir de cinquante...
CLAUDE - Oui, je sais.
M. GROSJEAN - Ca ne n'empêche pas de grandir. Suffit d'automatiser, précisément... J'ai quadruplé le chiffre d'affaires! Mais pas le personnel. Bien sûr je ne crée pas d'emplois… Ca ne les empêche pas de voter pour moi aux municipales!
CLAUDE - Naturellement... Avec tout ce que tu représentes pour la commune!
M. GROSJEAN - Et pas de comité d'entreprise non plus. Tout mon temps, je le consacre à mes clients!
CLAUDE - Et c'est toujours tonton Jean qui s'occupe de la production?
M. GROSJEAN – Toujours… J'ai fini par le nommer cadre. C'est mon seul cadre. Il a ses limites, mais au moins, je suis sûr de lui... Tu devrais perdre cette habitude de l'appeler tonton. On pourrait croire qu'il est de la famille..
CLAUDE - Mais c'est tout comme!
M. GROSJEAN - Vis à vis des clients, tu comprends... Je lui dois beaucoup, je le reconnais; on en a mis un coup dans les débuts, lui et moi, et c'est ton parrain... Mais... Il faudra que tu ailles le voir, tu me diras ce que tu en penses.
CLAUDE - Pourquoi? Il y a quelque chose de spécial à en penser?
M. GROSJEAN - Je m'interroge. Et pas sur lui, seulement.
CLAUDE - Ah bon! Tu as des problèmes?
M. GROSJEAN - Plus j'ai de machines, moins j'ai de problèmes. Mais je n'ai pas que des machines!
CLAUDE - Ah! Et moi, comment est-ce que tu me vois prendre ma place là-dedans?
M. GROSJEAN - Ta place, je n'en sais rien! Moi, je finis par être tellement pris que si tu pouvais trouver un moyen de me seconder un peu... pour commencer. Écoute, la première chose à faire: tu te balades dans l'usine pendant un mois ou deux. Tu regardes, tu t'informes, tu inspectes… Si ça te chante, tu vas voir les clients, les fournisseurs... Quand tu auras bien examiné les choses, tu me feras des propositions... Et puis tu me donneras ton avis... sur ce que tu auras vu.
CLAUDE - Si tu veux... Tu m'écouteras?
M. GROSJEAN - Tu verras qu'on sera bien d'accord.
CLAUDE - Tu veux dire que mon avis sera le même que le tien?
M. GROSJEAN - Oh, je me doute bien que… enfin on discutera. Tu as fait une belle carrière au Canada et tu gagnes pas mal de sous, si j'ai bien compris?
CLAUDE - Oui. Ca t'intéresserait que je prenne des actions?
M. GROSJEAN - Oh, je n'ai pas besoin de toi pour ça. Tu devrais seulement profiter de ton temps pour te trouver aussi une jolie maison par là. Tu t'installerais... Il faut que ta femme se sente chez elle... Une canadienne!
CLAUDE - ...Une maison, c'est peut-être prématuré.
M. GROSJEAN - Il faut bien prendre racine.
CLAUDE - Oui... Rien ne presse tout de même...
M. GROSJEAN - Il faut que je parte. On en reparlera. Familiarise-toi d'abord avec la boite... Si tu veux un point de chute ici, tu n'as qu'à prendre le petit bureau à l'entrée. Il est libre pour le moment. Viens. Je vais te montrer.(ils sortent)

II (un mois après)
M. GROSJEAN - Alors, où en es-tu? Je t'ai vu fouiner un peu partout, causer avec les uns et avec les autres... Tu as pu te rendre compte que j'ai été d'une remarquable discrétion.
CLAUDE - Oui. Merci.
M. GROSJEAN - J'espère que tu ne leur as pas fait perdre trop de temps... Alors, qu'est ce que tu penses de tout ça?
CLAUDE - Je suis bien embarrassé pour te répondre.
M. GROSJEAN - Ah oui? Pourquoi ça?
CLAUDE - Pour ne rien te cacher, je suis même un peu épouvanté.
M. GROSJEAN - Ca, par exemple! Épouvanté de quoi?
CLAUDE - Je cherche une image... Côté matériel, magnifique. Des machines splendides. Côté produits-clients: tu as vraiment fait du chouette boulot... Mais côté personnel... rien. Des poussse-bouton: vert, marche; rouge, arrêt! C'est à peu près tout ce qu'ils savent... Tiens, la voilà ma comparaison: ta boite est un colosse aux pieds d'argile! C'est toi qui fais tout, qui tiens tout, mais...
M. GROSJEAN - Mais j'en suis assez fier. J'ai beau ne travailler qu'à mi-temps...
CLAUDE - A mi-temps?
M. GROSJEAN - Mais oui: douze heures par jour! …Et j'ajoute sept jours sur sept!
CLAUDE - Et tu t'en vantes!
M. GROSJEAN - Mais oui.
CLAUDE - Même Dieu le Père s'est reposé le septième jour.
M. GROSJEAN - Oui, mais Lui, il n'avait pas de clients! Moi, comme les clients savent que je tiens tout en main, ils me font confiance. Je n'ai pas besoin de leur dire: je vais demander à mon chef de fabrication, ou: il faut que je consulte le planning... Je leur réponds tout de suite. Et ce que je leur promets, je le tiens.
CLAUDE - C'est à dire... J'ai regardé de près la correspondance avec Groslier et Severin, entre autres... Il y a quand même pas mal de malentendus, des indications que tu as notées sur un bout de papier et que tu as oublié de transmettre… Ou le plus souvent, tu crois avoir compris ce qu'ils veulent, mais en réalité, tu ne les as même pas écoutés.
M. GROSJEAN - Ne me fais pas trop vite porter le chapeau. Je suis entouré d'une bande de traîne-savates… de claque-sabots, je devrais dire.
CLAUDE - Ca me choque que tu parles comme ça.
M. GROSJEAN - Si on ne peut plus faire une plaisanterie...
CLAUDE - En tout cas, le problème, il est bien là. Ici, il n'y a ici que toi qui saches, que toi qui réfléchisses! A côté de toi rien! Le néant, le vide! Voilà pourquoi je suis épouvanté. Toi qui sais tout, tu sais combien te coûte l'entretien de tes machines, avec tous les dépanneurs que tu es obligé de faire intervenir?
M. GROSJEAN - Oui, je sais que c'est un gros poste. Mais que veux-tu?
CLAUDE - Trois millions sept cent mille.
M. GROSJEAN - Tant que ça?
CLAUDE - Pas en comptabilité, bien sûr. Mais en prenant les dépenses réelles, les ruptures de charge, les temps d'attente, les accidents, oui. Et maintenant, tu sais combien te coûte l'entretien de ton personnel?
M. GROSJEAN - Mais rien, j'espère bien.
CLAUDE - Exactement. Rien... Alors pourquoi est-ce que tu te plains que ce sont des incapables?
M. GROSJEAN - Ce sont des incapables. Ce n'est pas moi qui les ai faits!
CLAUDE - Et tu sais quel est le rendement réel de tes machines hyper-sophistiquées aux mains de tes... incapables?
M. GROSJEAN - Oh! bien sûr...
CLAUDE - Cinquante-cinq pour cent: c'est bien la peine de les avoir achetées si cher!
M. GROSJEAN - Mais qu'est-ce que tu voudrais y faire?
CLAUDE - Essayer de mettre ton personnel à la hauteur de tes machines.
M. GROSJEAN - Tu veux dire les former? Si tu crois que la formation... En fait d'attrape-couillon... d'attrape-patron, plutôt! Ils ne sont pas près de m'avoir.
CLAUDE - En tout cas, tes pieds d'argile, c'est ça. Ton personnel ne tiendra pas le choc. Et un de ces jours tout le bazar te tombera sur la tête. Suppose simplement que tu sois malade trois mois.
M. GROSJEAN - J'ai une santé de cheval.
CLAUDE - Tu as été voir le médecin ces derniers temps?
M. GROSJEAN - Moi, pourquoi? ...On fait courir des bruits?
CLAUDE - Oui et non. Mais quand je vois ta façon de vivre… et de manger... et même de boire et de fumer, je me pose des questions. Tu as quand même dépassé la soixantaine.
M. GROSJEAN - La belle affaire! (un temps) Oui, c'est vrai, j'ai de la tension et si je t'ai demandé de revenir c'est précisément...
CLAUDE - Je l'ai bien deviné. Mais je regrette: la réponse la plus certaine que je puisse te faire, c'est que, dans 1'état actuel des choses, non, je ne reviendrai pas. Je ne me sens aucune vocation ni à te regarder travailler sans avoir, moi, rien à faire, ni à travailler douze heures par jour à ta place si tu craques… Et je veux encore moins risquer d'être celui qui, après ta mort, que je ne souhaite pas, ramasserait les morceaux.
M. GROSJEAN - Comme tu y vas! C'est tout ce que tu trouves à me répondre?
CLAUDE - J'ai dit: dans l'état actuel des choses, si rien ne change... Mais ça ne m'empêche pas d'avoir des propositions à te faire. Je ne sais pas si tu les accepteras. Moi, je me sens très libre, je peux retourner au Canada. D'ailleurs Françoise m'y pousse...
M. GROSJEAN - J'espère que tu es le maître chez toi! Alors explique-moi.

III
CLAUDE - Ce que je te suggère, c'est, pendant quelques années, d'arrêter d'investir en machines et de consacrer tout ton effort financier à mettre ton personnel à niveau.
M. GROSJEAN - Tu ne les connais pas. Ils ont tous leur petit lopin de terre... C'est ça qui les intéresse. L'usine, ils s'en foutent, D'ailleurs j'ai fait quelques expériences: on leur apprend des trucs, je n'y pige que dalle et ça ne sert a rien.
CLAUDE - Dis plutôt que ça te fait peur!
M. GROSJEAN - Oui, ça me fait peur. Moins ils en savent, mieux je me porte.
CLAUDE - C'est comme pour moi. Quand je pense que j'ai été obligé de foutre le camp pour arriver à faire des études...
M. GROSJEAN - Regarde tout ce que je sais, moi! Et je n'ai jamais été à l'école! La mère Bobille, quand il a fallu qu'elle aille apprendre le nouveau plan comptable... Là, il le fallait pourtant:.. "Et le déjeuner des enfants quand ils rentrent de l'école, et mon homme, qui rouspète si je ne suis pas là le soir pour tremper la soupe..."
CLAUDE - Et c'est pour ça que votre comptabilité est tenue en dépit du bon sens et qu'en matière de prix de revient... J'ai dû tout reconstituer depuis trois ans...
M. GROSJEAN - Les prix de revient, je les ai ici, dans ma tête.
CLAUDE - Ca m'étonnerait que tu te rendes compte de tout. De toute façon... moi, le fruit de ma courte expérience, c'est qu'une entreprise vaut ce que valent les hommes. Est-ce que tu as jamais songé à vendre?
M. GROSJEAN - Si tu me lâches, c'est bien ce que je serai obligé de faire.
CLAUDE - Oui, mais je t'avertis qu'une entreprise qui ne tient que par son patron perd toute sa valeur le jour où son patron se retire.
M. GROSJEAN - Tu me flattes.
CLAUDE - Mais non, ca n'est vraiment pas flatteur ce que je te dis. Je te trouve plutôt... ça va je lâche le mot: ou idiot ou suicidaire.
M. GROSJEAN - Idiot, peut-être, merci!... Pourquoi?
CLAUDE - Quand on veut vendre une machine, on n'en retire pas la pièce principale. Non?
M. GROSJEAN - Passe encore: mais suicidaire?
CLAUDE - L'histoire de Samson: il écarte les colonnes du temple… Je vais peut-être mourir, mais tout le monde mourra avec moi!
M. GROSJEAN - (silence) C'est comme ça que tu vois les choses?
CLAUDE - Parfaitement. Alors, de deux choses l'une: ou bien c'est ça que tu veux et je me tire, vite fait: je n'ai pas envie d'être pris sous les décombres. Ou tu agis sans t'en rendre compte et là, si tu acceptes d'en prendre conscience, je te re-propose de t'aider aux conditions que je viens de te dire.
M. GROSJEAN - Tu ne trouves pas que ce serait trop beau que les fils soient systématiquement plus intelligents que leurs pères.
CLAUDE - Je ne suis pas plus intelligent. Mais j'ai cette supériorité sur toi que je te vois, alors que toi, tu ne peux pas te voir. Et puis j'ai roulé ma bosse, et j'en ai vu des entreprises qui marchent, aux Etats-Unis, au Japon!
M. GROSJEAN - Alors tu ramènes ça, avec ta... formation.
CLAUDE - C'est le passage obligé. C'est le savoir-faire qui est le véritable capital d'une entreprise.
M. GROSJEAN - Tu m'énerves! Mais comment veux-tu que je fasse. Ils sont tellement butés. Les former, mais où, comment? Et ça va coûter cher, et on y perdra du temps. Et si je les forme, ils vont tous se tirer.
CLAUDE - Ils ne se tireront pas s'ils se sentent mieux ici qu'ailleurs.
M. GROSJEAN - Ils ne m'aiment pas beaucoup, tu ne crois pas?
CLAUDE – Ils ne te portent pas dans leur cœur. Mais on peut leur donner envie de rester quand même.
M. GROSJEAN - Tu ne voudrais tout de même pas que je les augmente.
CLAUDE - Pourquoi pas? Ca te ferait gagner encore plus d'argent à toi.
M. GROSJEAN - C'est ça que tu t'imagines! Tout ce que je leur donne, je ne l'ai plus.
CLAUDE - Mais non. Ce n'est pas l'arithmétique qui fait la loi ici. Moins égale plus. Dans les affaires, c'est comme ça. Il faut payer pour gagner. Tu aurais peut-être besoin de ta petite formation, toi aussi, bien que tu saches tout!
M. GROSJEAN - Ah, non, tu ne voudrais tout de même pas...
CLAUDE - Et puis ce n'est pas le seul moyen de les retenir... S'ils sentent qu'ils se... comment dire... qu'ils se construisent, eux, en même temps que la boite se construit... Tu sais pourquoi ils aiment tant leur petit jardin? C'est parce qu'ils voient ce qu'ils font et qu'ils savent le faire. Accessoirement parce qu'ils en tirent profit. Tu les connais bien mal, ils sont parfaitement normaux. Ils fonctionnent exactement comme toi.
M. GROSJEAN - Dis-moi tout ce que tu voudras, mais pas ça.
CLAUDE - Si tu es incapable de te reconnaître en eux, c'est à désespérer!
M. GROSJEAN - Tu es toujours aussi entêté et raisonneur que par le passé. (silence) Je me demande si vraiment c'était une bonne idée que te faire revenir…
CLAUDE - Sois tranquille. Ce n'est pas encore fait. J'ai simplement pris pour le moment une année sabbatique.
MONSIEUR GRSOJEAN - Tu as de la chance de pouvoir te payer ça! (silence) Alors, c'est quoi, exactement ton plan?

IV
CLAUDE - Je pense qu'en simplifiant certaines opérations, en réduisant les attentes, on pourrait dégager du temps... Je m'en charge, si tu veux. Chez Lafarge, j'étais le spécialiste de l'organisation du travail, je sais ce que je dis. A partir de ce moment-là je m'occupe de la formation et en contrepartie du temps gagné, je veux toujours avoir deux gars en stage quelque part... En moyenne.
M. GROSJEAN - Mais tu es fou. Si tu crois qu'avec le un pour cent...
CLAUDE - Je me moque du un pour cent: ça coûtera ce que ca coûtera... C'est de l'investissement, ça aussi. Mets-toi bien ça dans la tête. Mais dans cinq ans, grâce à un personnel d'élite, tu pourras atteindre un taux de rendement des machines d'au moins 80 ou 85%. De quoi justifier toutes les dépenses, non? Principaux axes: l'informatique... Tu sais que tu as un sujet remarquable au magasin, un vrai toqué de micros!
M. GROSJEAN - Qui ça?
CLAUDE - Malhurin,
M. GROSJEAN - Ne me parle pas de ce gars-là. Un cabochard. Si j'avais pu le foutre à la porte...
CLAUDE - N'empêche qu'il en sait un bout! Il fait ça chez lui, le soir. Moi, au contraire, je verrais bien que la boite le forme et que petit à petit, en partant du magasin, il remonte aux fournisseurs, aux clients, et puis à la trésorerie ... Tu verrais si ta madame Bobille ne s'y met pas, à l'informatique, et toute sa famille avec... Il faut savoir jouer par la bande. Toi, tu prends toujours les gens de front!
M. GROSJEAN - Je les prends comme je peux.
CLAUDE - Oui: et tu les braques. Ensuite la mécanique... Et là il ne suffit pas d'envoyer tes gars deux jours chez le constructeur pour qu'ils apprennent à tourner les boutons de la nouvelle machine et de l'appeler, lui, le constructeur, quand elle fait un pet de travers; mais il faudrait une bonne formation, solide et pratique, à la mécanique fondamentale... Il faudrait pousser Merlinot en particulier, Ponty aussi. Dans une entreprise comme la tienne, il ne faut pas seulement connaître des trucs, il faudrait qu'il y ait une culture…
M. GROSJEAN - Mais où veux-tu trouver ça?
CLAUDE - Il y a tout ce qu'on veut sur le marché. Et même dans la région.
M. GROSJEAN - C'est vrai qu'on est inondé de leurs foutus prospectus. Je ne les regarde même pas.
CLAUDE - Tu as tort. Il suffit de savoir choisir. J'ai été suivre un ou deux stages, pour voir: c'est pas si mal! ...Pour l'électronique, itou. Mais là, je suis d'accord, il faut remplacer tonton... pardon: Julien. J'embaucherais bien un jeune ingénieur...
M. GROSJEAN - Ca va coûter cher.
CLAUDE - Papa, sois sérieux. Tu ne sais plus que faire de ton argent... Un jeune ingénieur spécialisé en robotique qui, en quelque sorte, dirigerait les travaux pratiques... Qu'ils puissent les dépanner eux-mêmes, tes belles machines. C'est ça qui t'en ferait faire, des économies.
M. GROSJEAN - C'est toi qui le dis.
CLAUDE - En cinq ans, il faut s'arranger pour que tous tes gars aient monté de deux ou trois crans dans une discipline ou dans une autre. Tu verras après s'ils sont encore obsédés par leurs petits jardins. Et puis naturellement...
M. GROSJEAN - N'en jette plus!
CLAUDE - ...Il faudra prévoir quelques stages intra pour apprendre aux types à se connaître en dehors du boulot et essayer de calmer les conflits, de leur donner une méthode commune, une passion commune, peut-être... Ah! J'allais oublier, toi...
M. GROSJEAN - Quoi, moi?
CLAUDE - …Chaque fois que tu conclus une affaire, tu réunis tous ceux qu'elle concerne et pendant... disons une heure, tu la démontes devant eux, tu leur en expliques tous les aspects, tous les enjeux, tous les risques...
M. GROSJEAN - Il y a tout de même des choses confidentielles.
CLAUDE - Naturellement. Mais tout ce que tu ruminais avant en toi tout seul, tu le leur dis.
M. GROSJEAN - Tu veux que je perde mon temps et que je leur fasse perdre le leur...
CLAUDE - Tu ne sais pas comme ça vous en fera gagner. Toutes les bêtises qu'ils ne feront plus! La meilleure formation, c'est celle qui se donne sur le tas, je suis de ton avis. Mais encore faut-il qu'elle ait lieu… Ce qui n'empêche pas quelques stages théoriques.
M. GROSJEAN - Tu en as fini, avec tes propositions?
CLAUDE - Je t'ai donné les grandes lignes... J'ai été aussi clair que possible.
M. GROSJEAN - Tout à fait. Et il faut que je te réponde par oui ou non?
CLAUDE - Il faut que tu me répondes. On peut discuter. Je ne sais pas tout.
M. GROSJEAN - Bon. (silence) Eh bien, donne-moi tout de même le temps de la réflexion... Ta femme, qu'est ce qu'elle en pense, de tout ça?
CLAUDE - Nous en avons beaucoup parlé ensemble.
M. GROSJEAN – (silence) C'est grave, tout ce que tu m'as dit là. C'est trop long si je te demande un délai d un mois?
CLAUDE - Mais non... Habituellement tu réagis plus vite.
M. GROSJEAN - Eh bien justement, cette fois J'ai envie de prendre mon temps. Sais-tu que tu me demandes quasiment de changer de vie?
CLAUDE - C'est vrai.
M. GROSJEAN - Alors, quand même, laisse-moi y penser. Et toi, pendant ce temps, emmène donc ta femme aux sports d'hiver. Ca doit être une bonne skieuse.
CLAUDE - C'est vrai qu'elle serait ravie! ... Tu veux faire ta contre-enquête?
M. GROSJEAN - Je veux réfléchir tranquille, c'est trop te demander?
CLAUDE - Mais non... Eh bien, c'est entendu. Au revoir? Réfléchis bien.

V (un mois après)
CLAUDE - Alors tu as réfléchi?
M. GROSJEAN - Oui. Et même, pour mieux réfléchir, j'ai été me mettre un peu au vert. Tu me poses un problème, tu sais... Pour autant que tes propositions tiennent toujours?
CLAUDE - Elles tiennent.
M. GROSJEAN - Bon. Alors venons-en au fond. (un temps) Premièrement, j'ai soixante ans, toi, tu en as trente et un. Je n'ai pas d'autre enfant que toi. Si je veux te garder par là, et je le voudrais bien... je n'ai pas envie de vieillir seul, il faut que j'en prenne les moyens... Ca, ça nous concerne toi et moi, et ta femme. D'autre part, deuxièmement, si je regarde du côté de l'usine, j'avais fait un pari autrefois et il n'a pas si mal marché.
CLAUDE - Je ne t'ai jamais dit le contraire.
M. GROSJEAN - Sauf que précisément, maintenant, ça coince... Toi, tu veux en faire un autre, de pari: tu veux parier sur les hommes, sur leur capacité, sur leur bonne volonté. Tu es de ton temps... Je ne me suis pas seulement mis au vert. J'ai aussi rencontré des gens en qui j'ai grande confiance... des gens honnêtes! Qui en savent un bout sur les affaires. Bien.
CLAUDE - Ne me dis pas que tu as été faire un stage! Toi?
M. GROSJEAN - Fous-moi la paix... Si, j'ai été faire un stage, si tu veux tout savoir... Ils ne te donnent pas tort, je dois le dire. J'ai aussi bavardé ici avec les uns et avec les autres... Bon! Je n'en avais jamais pris le temps. Effectivement, c'est intéressant... Troisièmement, si je me regarde, moi... Alors c'est là que les choses sont le plus difficile: tout faire ici, jouer au bon dieu, me crever au boulot, c'est ma drogue. Tu comprends ça?
CLAUDE - Oui. Très bien. Tu es au cœur du problème.
M. GROSJEAN - Surtout depuis que ta mère est morte... On s'enlève le temps de penser... Alors, tout bien pesé, après avoir retourné tout ça dans ma tête comme une salade niçoise, voici ce que je te propose: on se donne encore un peu le temps de faire connaissance et puis, tout de suite après… je t'ai observé, tu as l'étoffe, je te nomme P.D.G.
CLAUDE - Hein?
M. GROSJEAN - Remarque, aussi longtemps que je reste l'actionnaire majoritaire, ça n'a que la valeur d'une convention entre nous. Mais tout de même, ça signifie quelque chose, surtout vis à vis du personnel! Toi, dans la foulée, tu me nommes Directeur Commercial… Faut se rendre à l'évidence: c'est le secteur que je connais le mieux. Et pendant que je continue à m'occuper du chiffre, tu fais... enfin ce que tu as dit, tu les formes. En t'adaptant au terrain, naturellement. L'usine, plus tard, elle est pour toi: à partir de là, tu en fais ce que tu veux, c'est logique... A toi de tenter ta chance.
CLAUDE - Papa! C'est vraiment toi qui me dis ça?
M. GROSJEAN - Ca te plairait?
CLAUDE - Je ne sais pas encore... Toi qui m'a foutu à la porte à coups de pied au cul quand j'ai eu dix-neuf ans!
M. GROSJEAN - Tu le regrettes?
CLAUDE Non, pas vraiment!
M. GROSJEAN - Moi non plus! Oh, ça ne veut pas dire que tout ira comme sur des roulettes. Mais pour le moment je suis sincère. Et chaque année, en plus de ton salaire, je te fais donation de 10% du capital. Comme ça, quand j'aurai 65 ans, tu seras majoritaire.
CLAUDE - Et toi?
M. GROSJEAN - On fait le point: si j'en encore envie de travailler, et si je suis encore capable d'être un bon Directeur Commercial, tu me feras un contrat temporaire... A moins que tu ne m'aides à fonder une petite filiale... Pour le moment, je n'en sais rien, et c'est prématuré d'en parler. Alors?
CLAUDE - Laisse-moi reprendre mes esprits. Toi que je croyais si possessif!
M. GROSJEAN - Possessif, non. Anxieux, oui. Anxieux de faire mes preuves. Maintenant que je les ai faites... Ne me remercie pas: ce n'est pas un cadeau. Je dirais plutôt que je te passe le menhir!
CLAUDE - Quand je pense à ce que tu me disais il y a seulement un mois!
M. GROSJEAN - Même un vieux, ça peut changer! Toi, tu veux bien former le personnel! Partant de ce principe... Tu vois, on réussit son entrée: il faut réussir aussi sa sortie. C'est presque plus important!
CLAUDE - Écoute, réfléchissons... Je ne m'attendais pas à ça. Tu m'en demandes bien plus que je ne voulais t'en donner.
M. GROSJEAN - Je te demande tout.
CLAUDE - C'est bien pour ça que j'hésite... Allons dîner ce soir avec Françoise au restaurant des Sept Chemins.
M. GROSJEAN - Avec Françoise? …Tu as raison. Ta mère, je l'ai trop tenue à l'écart.
CLAUDE - Je ne ferai rien sans son accord. Il faut qu'on en reparle, qu'on se ré-explique. Il vaut mieux se dire les choses plusieurs fois. Vraiment faire le tour du problème...
M. GROSJEAN - D'accord, à quelle heure?
CLAUDE - Je ne sais pas: huit heures moins le quart, huit heures...?
M. GROSJEAN - Eh bien, marchons comme ça. On fera la palabre... Et demain tu en profiteras pour me faire écrire tout ce que nous aurons dit. Il faut se méfier... Le vieil homme! Enfin je me méfie de moi. Que ce soit clair entre nous.
CLAUDE - Mais dis donc, toi, tu m'apprendras aussi tout ce que tu sais?
M. GROSJEAN - Naturellement... Enfin, je veux dire progressivement.
CLAUDE - Papa, je croyais qu'en vieillissant on ne pouvait que se durcir... Si j'avais su plus tôt que tu étais comme ça!
M. GROSJEAN - Je ne le savais pas moi-même... Allez, va téléphoner à Françoise. (Claude sort. Son père se replonge dans ses papiers)

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