LE CIRCEPT
du chef d'entreprise.
Michel Fustier: essai de dialogue socratique
1
LE STRATOSOPHE - Tu veux donc, Octave, embrasser la noble profession de chef
d'entreprise?
OCTAVE - En effet.
LE STRATOSOPHE - Je me réjouis de voir que, si jeune encore, tes projets
sont déjà bien formés! Sans doute, pour te préparer
à cette difficile tâche... Mais pourrais-tu me dire exactement
ce que c'est qu'un chef d'entreprise? J'avoue que cela n'est pas très
clair dans mon esprit.
OCTAVE Dis-tu cela pour m'éprouver? Ou l'ignores-tu réellement?...
Un chef d'entreprise!... Mais c'est par exemple....
LE STRATOSOPHE - Ah non! ne me donne pas d'exemples, cela ne m'intéresse
pas. Donne-moi une définition.
OCTAVE - Une définition? Mais comment veux-tu que du premier coup je
mette ma flèche en plein milieu de la cible?
LE STRATOSOPHE - Mais c'est facile: essaye d'avoir accès à la
contemplation de l' "IDEE" du chef d'entreprise et donne m'en la description.
Ceci, surpassant de loin tout exemple contingent, peut seul te permettre d'arriver
droit au but.
OCTAVE - C'est que... Tu crois qu'il existe une idée du chef d'entreprise?
Je n'aurais pas pensé que pour un objet si trivial...
LE STRATOSOPHE - Il en existe bien une pour le pêcheur à la ligne!
OCTAVE - Oui, mais le pêcheur à la ligne a des lettres de noblesse...
LE STRATOSOPHE - Nous allons en donner au chef d'entreprise.
OCTAVE - C'est que beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis que...
LE STRATOSOPHE - Ce sont toujours les mêmes ponts, même si l'eau
est maintenant passablement polluée. Et le chef d'entreprise n'est-il
pas le pêcheur à la ligne des temps modernes?... Eh bien?
OCTAVE - .Je ne suis guère habile à la contemplation des idées...
Ou plus exactement j'ai l'impression que la contemplation de l'idée n'est
qu'une sorte de... plongée dans mon propre cerveau, dont je ne peux ramener
autre chose que ce que j'y ai mis.
LE STRATOSOPHE - Tu blasphèmes!
OCTAVE - Mais non, Maître! Je tâtonne!
LE STRATOSOPHE - Comment pourrais-tu devenir chef d'entreprise si tu n'en portes
pas en toi l'image absolue?
OCTAVE - Pardonne-moi, Maître. Mais je crois avoir découvert un
autre stratagème.
LE STRATOSOPHE - (indigné) La contemplation de l'idée n'est pas
un stratagème!
OCTAVE - Pardon. Je dis alors que j'ai découvert un stratagème
pour apprendre à devenir chef d'entreprise sans avoir à passer
par une définition, mais...
LE STRATOSOPHE - (menaçant) Mais?
OCTAVE - Encore une fois, ne m'en veuille pas... C'est très efficace.
Et tu verras que toi-même, qui n'as pas l'air d'avoir une vision très
nette de ce que c'est qu'un chef d'entreprise - acheter des marchandises, les
transformer, les revendre - tu comprendras tout de suite... Si du moins tu me
laisses le temps d'exposer...
LE STRATOSOPHE - Je suis curieux de t'entendre patauger.
2
OCTAVE J'ai donc, depuis quelques mois, pris soin d'observer de près
le comportement de certains chefs d'entreprise de ma connaissance et j'en ai
tiré un certain nombre de conclusions... Si je veux moi-même devenir
un chef d'entreprise il faut que j'apprenne...
LE STRATOSOPHE - Quoi donc?
OCTAVE - Eh bien, vois-tu, ce qu'ils sont en eux-mêmes, je ne le sais
pas. Mais en surface, si je puis dire, ils se comportent comme si...
LE STRATOSOPHE - Méfie-toi des comparaisons.
OCTAVE - Comme si... Pour tout dire, j'ai pu pénétrer leurs mystères
et j'ai visité une des écoles secrètes où on les
initie...
LE STRATOSOPHE - C'est bien ce que je craignais: une sorte de nouvelle superstition.
OCTAVE - Donne lui le nom que tu voudras. La description de cette école,
dans laquelle j'espère bientôt entrer, va me permettre en tout
cas de te résumer très efficacement toutes mes observations: dont
il résulte que le chef d'entreprise n'est pas un être simple et
bien ordonné dont on pourrait établir une définition complète
et lumineuse, mais un personnage infiniment contradictoire qui semble faire
craquer toutes les logiques dans lesquelles on voudrait l'enfermer.
LE STRATOSOPHE - Qui pourrait résister à la logique?
OCTAVE - Peut-être beaucoup d'autres êtres, je ne sais. Mais lui,
en tout cas, le pourrait.
LE STRATOSOPHE - Je voudrais bien voir ça! Une telle grossièreté....
OCTAVE - Auras-tu la patience de m'entendre... Je veux dire de m'entendre sans
te mettre à pousser des cris d'indignation et sans entrer dans une de
tes vastes colères...
LE STRATOSOPHE - Sais-tu que tu m'intrigues. Je te promets de me contenir au
moins jusqu'à la fin de ton exposé.
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OCTAVE - Eh bien cette école est composée de treize stations initiatiques,
ou de treize maisons, dans lesquelles les élèves - et par conséquent
moi, bientôt - sont vigoureusement entraînés à pratiquer
treize métiers dont chacun apparemment n'a rien à voir avec celui
de chef d'entreprise, mais dont la somme constitue l'essentiel de la façon
dont il doit se comporter.
LE STRATOSOPHE - J'espère que tu as conscience de la monstruosité
de ce que tu viens de dire!
OCTAVE - J'ai conscience et j'assume, ô Maître... La première
maison est la maison des ROIS. C'est une sorte de palais souverain dans lequel
on apprend la majesté, la solitude, les honneurs, la flatterie. On y
a mis au point un processus de vieillissement accéléré
- et réversible, rassurez-vous - qui permet de mesurer la sensibilité
des élèves à l'écrasante pression du pouvoir solitaire:
mieux encore, on leur impose un entrainement rigoureux qui leur permet d'apprendre
à y résister. Et surtout on éduque en eux une sorte de
réflexe conditionné grâce auquel, à partir du moment
où ils sont complétement sourds, aveugles, muets et paralytiques,
les rois, comme pris de nausées, ont soudainement envie d'abdiquer.
LE STRATOSOPHE - Tout cela est très bien: mais on ne définira
jamais un chef d'entreprise par un roi.
OCTAVE - Il lui emprunte pourtant beaucoup de traits. Maintenant, accroche-toi
aux bras de ton fauteuil: la seconde maison est celle des PERES. Les élèves
s'y voient confier la charge de jeunes enfants dont ils sont totalement responsables.
Ils les lèvent et ils les couchent, ils les font manger, ils les font
jouer, ils les emmènent à la promenade... Ils leur expliquent
aussi le bien et le mal et ils les récompensent et les punissent selon
le bien et le mal qu'ils leur ont expliqués. Ils ont la joie de les voir
s'épanouir sous leur contrôle, ils préviennent toutes leurs
erreurs, ils les avertissent de toutes leurs faiblesses... Jusqu'au jour où
les enfants, devenus assez forts, rossent les pères et les laissent sur
le carreau...
LE STRATOSOPHE - Excellent! Tu vois où te conduit ta ridicule méthode...
OCTAVE - Mais au contraire: c'est une épreuve à laquelle les maîtres
tiennent beaucoup. Les pères les plus meurtris sont les mieux notés.
LE STRATOSOPHE - Je n'en ai pas moins des objections de fond.
OCTAVE - Garde-les pour le moment. Les élèves qui ont surmonté
l'épreuve sont alors emmenés dans les maisons des MALES - ou,
pour les filles, des FEMELLES - où ils apprennent à vivre selon
leurs instincts les plus profonds. Le personnel auxiliaire de cette maison est
recruté avec grand soin pour enseigner magistralement aux jeunes gens
cette leçon qu'il vaut mieux se livrer à la nature et qu'en la
sollicitant adroitement on peut mettre en route des processus infiniment créateurs
qui dépassent de loin les pouvoirs de l'intelligence - pardonne-moi,
ô maitre - la plus exercée.
LE STRATOSOPHE - C'est une affirmation facile sur laquelle nous reviendrons,
je te le promets. Continue. Car j'imagine que tu ne vas pas t'arrêter
en si bon chemin.
OCTAVE - En effet. La maison suivante est la maison des MAQUEREAUX...
LE STRATOSOPHE - Hein?
OCTAVE - Non, non, rassure-toi. Tu m'as parfaitement compris. C'est un trait
de la personnalité du chef d'entreprise qui n'est pas souvent avoué.
Mais c'est là que se trouve le... moteur premier des instincts de lucre
sur lesquels, selon nos économistes, repose toute l'activité industrielle.
Dans cette maison, qui est surtout à vrai dire une rue bordée
de trottoirs, le travail est organisé par équipes: on y apprend
principalement à calculer les tarifs, à établir des pourcentages,
à relever des compteurs...
LE STRATOSOPHE - Il me semble qu'il y a quelque chose de non entièrement
inexact dans ce que tu dis. Mais cela me pose de graves problèmes épistémologiques.
L'un peut-il être défini par l'autre? Continue.
OCTAVE - Ainsi les élèves se trouvent-ils progressivement préparés
à entrer dans la maison suivante qui est celle des NEGRIERS. Là
ils apprennent la violence, la grossièreté, l'injustice. On a
mis au point des simulateurs qui reproduisent comme au naturel des situations
extrêmes que, malheureusement certains sujets ne peuvent pas supporter.
Mais c'est une occasion pour les directeurs d'étude de se séparer
des tendres qui n'ont à leur avis rien à faire à la tête
d'une entreprise.
LE STRATOSOPHE - Vous avez donc banni la bonté et l'équité!
OCTAVE - Pourquoi toujours poser les problèmes en termes généraux?
Mais ne commences-tu pas à comprendre un peu de quoi il s'agit... Calme-toi:
nous sommes maintenant dans la maison de PROMETHEE...
LE STRATOSOPHE - Que vient faire là-dedans notre mythologie?
OCTAVE - Il ne suffit pas d'être brutal: il faut être efficace.
Arracher le feu du ciel n'est pas à la portée de tout le monde.
Et pourtant cette insolente démesure est la condition de la réussite.
La construction d'un empire industriel est une percée menaçante
dans un avenir dont les dieux ont toujours voulu se réserver la propriété.
Et ne faut-il pas que nos élèves éprouvent dans leur chair
le fouaillement renouvelé de cet aigle de Jupiter qui, pour les punir,
leur dévore éternellement un foie hypertrophié par les
dîners d'affaires?
LE STRATOSOPHE - Est-ce que tu ne crois pas que tu surestimes un peu tes voraces
marchands de je ne sais trop quoi. Prométhée est tout de même
un demi-dieu... quel que soit le sens du mot demi-dieu!
OCTAVE - N'est-ce pas toi qui surestimes ton Prométhée?... Ensuite
vient la maison des AVENTURIERS. Prométhée savait ce qu'il voulait.
L'aventurier ne sait qu'une chose: c'est qu'il part. Il affronte la faim, la
soif, les déserts, les peuples inconnus, les bêtes fauves. Le risque
est pour lui une seconde nature. Et en effet, une entreprise qui n'accepte pas
de risques est une entreprise qui meurt... Au cours de cette épreuve
dix pour cent des élèves sont rejetés. Il y a de grands
cœurs parmi eux: mais la profession se doit de ne garder que ceux qui l'ont
bien accroché.
LE STRATOSOPHE - J'ai envie de t'arrêter: cette accumulation est aussi
insolente que ridicule...
OCTAVE - N'est-ce pas en cueillant de multiples fleurs qu'on peut réussir
un beau bouquet?
LE STRATOSOPHE - Les étranges raisons!... Je suis cependant curieux de
voir jusqu'où tu iras.
OCTAVE - Jusqu'au bout, maître! Dans la maison des HOMMES-ORCHESTRES,
les élèves éprouvent les avantages et les inconvénients
de se considérer comme capables de tout et de n'importe quoi. Récemment
l'un d'eux a réussi à chanter à lui tout seul une cantate
à quatre voix. Un autre a disputé contre lui-même une magnifique
partie de tennis. A peine avait-il frappé d'un côté, qu'il
enjambait le filet, traversait le court, dépassait la balle, et la frappait
de nouveau dans l'autre sens... Il allait jusqu'à trouver, entre deux
échanges, le temps de s'applaudir lui-même!
LE STRATOSOPHE - Et tu crois vraiment qu'un chef d'entreprise... ?
OCTAVE - C'est un de leurs exercices familiers. Après quoi vient la maison
des POTICHES. Etape reposante! Dans bien des cas il suffit à un chef
d'entreprise d'être présent... Paraître, paraître,
paraître... On pourrait n'avoir aucune des qualités requises, il
suffirait qu'on semble les avoir! Une partie du stage se passe en cours de maintien,
une autre en cours de diction où l'on apprend à peser jusqu'aux
silences. Le reste est confié aux esthéticiens ou aux chirurgiens
qui donnent progressivement aux élèves l'allure, le visage et
le sentiment de soi d'un grand... Patron!
LE STRATOSOPHE - Nous avions toujours décidé qu'il n'y a aucune
mesure entre l'être et le paraître. Tu ne t'en souviens pas?
OCTAVE - Mais t'es-tu jamais demandé quelle était la véritable
portée de nos décisions? Bien faible en vérité!...
Dans la maison des STOïCIENS les élèves doivent
apprendre à supporter sans broncher les conséquences de décisions
souvent impopulaires et à souffrir de l'ingratitude des hommes qu'ils
ont conduits au succès. Supporte et abstiens-toi: telle est la maxime
qui est inscrite sur la porte de la misérable cabane où se déroulent
les épreuves...
LE STRATOSOPHE - C'est une vraiment curieuse façon que tu as de manier
les antinomies. Aucun esprit sensé...
OCTAVE - La maison suivante ressemble au buffet d'une grande gare. C'est la
maison des GARCONS DE CAFE. Les élèves y sont livrés aux
caprices de consommateurs sans délicatesse: "hep, garçon,
un demi. .. -l'addition... - trois express... - dépêchez- vous...
- ce vin sent le bouchon... - faites votre travail... " Ils répondent:
"Bien, Monsieur... - Oui, Monsieur... - Certainement, Monsieur... - Avec
plaisir... " Et chose curieuse, le plus difficile est de les dresser à
accepter un pourboire. Mais lorsqu'ils arrivent à dire spontanément:
"le pourboire n'est pas compris dans le prix de la consommation",
la partie est gagnée. Ils pourront accepter de sang-froid les exigences
d'un personnel qui devient de plus en plus insolent.
LE STRATOSOPHE - Quelque passionnant que ce soit, l'élève chef
d'entreprise n'a-t-il pas encore fini de se définir lui-même?
OCTAVE - Ce sera bientôt terminé. Laisse-le maintenant entrer dans
la maison des
ACCOUCHEURS. Là, à l'inverse des Prométhée, il lui
faut apprendre la patience et découvrir les rythmes naturels des choses.
Les fruits murissent lentement au soleil et les enfants naissent lorsque le
terme est arrivé... C'est une grande leçon qui est enseignée
aux impatients qui voudraient manipuler le temps à tort et à travers
et qui ne savent pas qu'il se venge de tout ce qu'on fait sans lui. .. Maintenant
plus qu'une épreuve.
LE STRATOSOPHE - J'en suis soulagé pour lui.
OCTAVE La maison des FEDERATEURS! L'art du chef d'entreprise n'est-il pas aujourd'hui
de mettre les gens d'accord et de rassembler en un seul réseau les énergies
dispersées? Pour cela les modèles caractériels de délégations
chinoises, russes et américaines ont été enregistrés
sur ordinateur: l'exercice consiste à mettre les uns et les autres d'accord.
C'est un exploit que peu réussissent, mais les maîtres s'estiment
satisfaits si les travaux s'achèvent sans que personne dans la salle
des délibérations n'en soit venu aux mains.
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LE STRATOSOPHE - Et c'est ainsi que se termine le cursus?
OCTAVE - Il pourrait y avoir d'autres initiations. Mais on ne peut pas prétendre
atteindre à la totalité.
LE STRATOSOPHE - Vraiment.
OCTAVE - Il faut savoir être pragmatique... Pour eux c'est essentiel.
LE STRATOSOPHE - Mais c'est de l'à peu près. Tout ceci n'est que
de l'à peu près!
OCTAVE - Pour que la vie puisse se déployer, il faut lui laisser du jeu.
Et n'es-tu pas séduit par cette richesse de comportement chez un individu
qui peut tantôt apparaître comme un négrier ou un aventurier
et qui l'instant suivant se fait accoucheur ou garçon de café...
Mais ainsi, ni lui ni les autres ne peuvent risquer de s'ennuyer... Quelle diversité
de stratégies diverses offertes à un seul individu!
LE STRATOSOPHE - Quelle puissance de tromperie, tu veux dire?
OCTAVE - Toujours ta tentation de moraliser, à laquelle tu ne manques
jamais de succomber...
LE STRATOSOPHE - Et comment peux-tu concilier le fait qu'il soit tantôt
un violent qui arrache les objets, comme Prométhée, tantôt
un patient qui, comme l'accoucheur, attend que les choses se fassent!
OCTAVE - C'est toi qui me pose cette question, toi pour qui l'être tantôt
est et tantôt n'est pas! Permets-moi de ne pas m'attarder... Mais dis-moi,
ô Maître, ne penses-tu pas que cette description par les objets
semblables t'a donné une perception plus nette du chef d'entreprise que
la contemplation d'une de tes fameuses IDEES?
LE STRATOSOPHE - Nette ou pas, tu fais comme le poète qui procède
par comparaisons. Or donc si, pour cette raison, nous bannissons le poète,
que ferons-nous de toi qui ne te contentes pas de comparer, mais qui identifies....
OCTAVE - Je n'ai pas conscience de la gravité de ma faute.
LE SIRATOSOPHE -... De telle sorte que le chef d'entreprise n'a pas d'existence
propre mais se trouve être une collection de petits morceaux d'autre choses...
au point que plus il est autre, plus il est soi! Si cela est vrai, je comprends
qu'il ne puisse pas en exister une IDEE!... Autre chose: as-tu songé
que, selon ta méthode, le NEGRIER par exemple ou le GARCON DE CAFE peuvent
eux-mêmes être identifiés à une multitude d'autres
objets, parmi lesquels pourrait d'ailleurs se trouver le chef d'entreprise:
et que de la sorte, sans avoir besoin de recourir aux IDEES, tous les objets
du monde, dans ton système, pourraient se définir par eux-mêmes:
ce qui est évidemment une absurdité, car le monde visible ne contient
pas sa propre raison. Et si cela était, comment pourrais-tu commencer
ton travail de définition en t'attaquant à un premier objet, puisque,
par définition, tu ne connaîtrais aucun des suivants?
OCTAVE - Tu es victime de ta logique, ô Maître. Pourquoi commencer?
Tous les objets du monde ne peuvent-ils se présenter quasi simultanément
à mon esprit: tout d'abord d'une façon confuse et indistincte,
puis progressivement enrichis de détails nouveaux, et, se soutenant les
uns les autres, s'inscrire plus complètement dans mon cerveau, non comme
distincts, mais comme - en quelque sorte - les harmoniques d'un même son
fondamental: chacun contribuant à la compréhension des autres?
LE STRATOSOPHE - C'est absurde. La matière ne peut pas expliquer la forme,
l'indistinct ne peut pas distinguer le distinct, l'ombre éclairer l'ombre.
OCTAVE - A bien y réfléchir, je trouve ma comparaison musicale
excellente: Pour toi chaque objet du monde serait une corde de la lyre. Pour
moi chaque objet du monde est un certain mode d'utiliser toutes les cordes de
la lyre dans un ordre qui lui est lui propre.
LE STRATOSOPHE - Et qu'est chaque corde de la lyre?
OCTAVE - Justement: rien.
LE STRATOSOPHE - C'est absurde!
OCTAVE - La principale conséquence non pas de ma théorie - je
me garderais bien d'en avoir - mais de ma proposition pratique... cela me vient
maintenant à l'esprit! Donc la principale conséquence serait que
plus nous connaissons d'objets, plus nous sommes capables de connaître
l'un d'entre eux: ce qui est tout à fait contraire à la méthode
- la tienne me semble-t-il - qui voudrait que l'on épuise la compréhension
du premier avant de passer au second.
LE STRATOSOPHE - La philosophie ne se construit pas en papillonnant...
OCTAVE - Je ne m'intéresse pas à la philosophie, mais à
la vie. Et pour en revenir au chef d'entreprise, ne crois-tu pas que ma méthode
est propre à rassembler toute l'expérience que des générations
de chefs d'entreprises ont accumulée au cours de siècles?
LE STRATOSOPHE - Tu me fatigues. Je ne me préoccupe pas d'accumuler l'expérience,
mais de découvrir la vérité: ce qui est tout différent.
Je ne comprends pas que tu puisses t'intéresser à tes objets caméléons
qui sont tantôt ceci, tantôt cela, dans une sorte d'impermanence
continuelle. Je ne pensais pas que nos chemins aient pu di verger si profondément,
depuis l'époque où, tout jeune encore, tu venais t'asseoir sur
les bancs de mon école.
OCTAVE - Hélas, Stratosophe! Mais un jour si tu le veux, lorsque tu en
trouveras le temps, je viendrai appliquer au philosophe la méthode du
chef d'entreprise... Je suis curieux, moi-même de voir ce qu'il en sortira...
Sans doute un peu TYRAN, un peu PUTAIN... IVROGNE aussi, BOURDON pourquoi pas...
SERPENT, JOUEUR DE FLUTE...
LE STRATOSOPHE - Tu ne m'épargneras donc aucune avanie. Mais va-t'en.
Pour aujourd'hui, je t'ai assez vu.