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les représentations publiques doivent être déclarées
à la S.A.C.D. (Société des auteurs dramatiques)
UNE LECON DE CREATIVITE.
par Michel Fustier
Une moyenne entreprise de famille est dirigée par deux frères
d'un âge respectable qui ne parviennent pas à venir à bout
des problèmes que leur pose leur personnel. Ils ont besoin d'idées
neuves et ils consultent un expert qui, selon ce qu'ils supposent, pourra sur-le-champ
leur en donner quelques-unes... Mais l'expert en imagination leur donne d'abord
une leçon de réalisme.
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I
ELIAS - Entrez, madame. Je vous présente mon frère Louis-Michel
Ledru-Bouilli.
LOUIS-MICHEL - (du bout des doigts) Enchanté... Tu es bien sûr?
ELIAS - Et je suis moi-même Elias Ledru-Bouilli. Asseyez-vous.
LE CONSEIL - Merci.
ELIAS - Nous sommes les deux fils de Fernand Ledru-Bouilli...
LOUIS-MICHEL - Tu ne vas pas faire tout un historique!
ELIAS - Comme tu voudras. Donc, madame, nous sommes donc en présence
d'un gros problème et nous avons songé à vous consulter,
puisque vous êtes expert dans l'art de trouver des solutions.
LOUIS-MICHEL - (méfiant) A ce qu'on nous a dit.
LE CONSEIL - Cela m'arrive d'aider un peu... mais naturellement je ne peux pas
m'engager avant de savoir. Quel est votre problème?
ELIAS - Explique-lui, Louis-Michel.
LOUIS-MICHEL - Moi! Tu sais que je suis foncièrement réticent
à l'idée d'introduire ici un étranger et de lui parler
de nos difficultés. Une femme en plus! Et puis, si elle ne s'engage pas!
ELIAS - Louis-Michel, tu étais pourtant bien d'accord.
LOUIS-MICHEL - Tu sais bien que tu m'as arraché mon consentement... Ce
ne serait pas la première fois que tu te casserais la figure. Si je suis
ici, c'est uniquement pour limiter les dégâts... (au conseil )
Excusez-moi, madame, ce n'est pas à vous que j'en ai. C'est un principe.
ELIAS - Laisse-moi tenter correctement l'expérience. (au conseil) Je
suis confus. De nous deux, c'est mon frère qui assure le freinage...
pour ne pas dire le blocage.
LOUIS-MICHEL - Combien de fois avons-nous frôlé la catastrophe!
Tu fais trop d'expériences hasardeuses.
ELIAS – Cette dame est venue sur ta demande... Parfaitement, tu as signé
la lettre. Tu ne vas pas...
LOUIS-MICHEL - Non, je ne vais pas... Il n'y a qu'une chose qui me rassure un
peu ce sont les honoraires démentiels qu'elle a demandés. Ca au
moins, c'est du concret.
ELIAS - Tu vois bien. Est-ce que nous y allons?
LOUIS-MICHEL - Allez, vas-y, tu en meurs d'envie. Je vais me retenir.
LE CONSEIL - Très amusant, cette petite introduction... Vous êtes
de sacrés comédiens, tous les deux.
LOUIS-MICHEL - Ni sacrés, ni comédiens…
ELIAS - Allons, Louis-Michel, c'est plutôt un compliment.
LOUIS-MICHEL - Très bien, Elias. Je le prends comme tel.
II
ELIAS - Eh bien! voilà… Nous avons des difficultés avec
notre personnel. Il est vieux, il est las, il est démotivé, comme
on dit maintenant, il est insolent...
LOUIS-MICHEL - En réalité ce sont des paresseux.
ELIAS - Si tu veux! Tout cela menace l'avenir de l'entreprise et nous avons
décidé d'y porter remède.
LOUIS-MICHEL - "Tu" as décidé...
ELIAS - Nous avons bien eu quelques idées pour cela... Ainsi mon frère
avait-il pensé à organiser des stages de Politesse dans l'entreprise.
LOUIS-MICHEL - Il fallait bien faire quelque chose! Ce que tu ne dis pas, c'est
que toi tu as fait venir ton ami le professeur Cotonou, qui enseigne à
l'Université, pour donner une leçon magistrale de psychologie
ouvrière devant l'ensemble du personnel, délégués
syndicaux y compris... Nous avions louée pour l'occasion dans la salle
de l'Alhambra! Ca a dégénéré. Cotonou s'est fait
rosser.
ELIAS - Tu racontes ça à ta façon... Mais je suis d'accord
sur le fait que ça a plutôt dégradé la situation.
Enfin voilà: nous en sommes là. Que faire?
LOUIS-MICHEL – Il n'y a rien à faire: c'est la nouvelle société.
ELIAS - C'est nous qui sommes de vieux croûtons...
LOUIS-MICHEL - Je ne suis pas un vieux croûton. Parle pour toi.
ELIAS - ...et les idées que nous ne pouvons pas avoir, il faut bien que
nous allions les chercher ailleurs.
III
LE CONSEIL - C'est donc des idées que vous voulez?
ELIAS - Oui.
LE CONSEIL - Des idées, comme ça... Facile. Je vais vous en souffler
quelques-unes.
ELIAS - (à Louis-Michel) Je te le disais bien.
LE CONSEIL - Vous pourriez peut-être lâcher un taureau dans vos
ateliers.
ELIAS - Un taureau?
LE CONSEIL - Ou mettre le feu aux locaux administratifs.
LOUIS-MICHEL - Mais elle est complètement cinglée.
LE CONSEIL - Mais non... Vous voulez des idées, je vous en donne. Et,
vous savez, pour commencer, rien de tel que de faire donner l'artillerie. Il
faut élargir le trou.
ELIAS - Quel trou?
LE CONSEIL - Le trou par lequel... le cerveau respire. Vous ne sentez pas? Ou
encore, supprimer d'un seul trait toute la maîtrise, renvoyer tous ceux
qui ont plus de quarante-cinq ans, ou tous ceux qui ont moins de trente-deux
ans, changer un des patrons, ou tous les deux, donner le pouvoir au comité
d'entreprise, vous faire racheter par votre concurrent le plus perfide, fermer
l'usine et sous-traiter la production, ne plus travailler que quatre heures
par jour, supprimer l'horaire, vous faire nationaliser, déclencher une
épidémie de peste bubonique, consacrer entièrement votre
temps au bonheur du personnel, distribuer des primes à l'inverse du prorata
des salaires... Si ça ne va pas mieux, faire une grève de la direction:
nom d'une pipe! Ou encore, chaque année, le personnel vote le montant
de votre rémunération. Vous faites désigner les chefs d'atelier
par acclamation. Vous vous transformez en coopérative ouvrière.
Vous ouvrez un salon de massage dans le bureau du chef du personnel. Vous mettez
des euphorisants dans la machine à café. Vous organisez en juin
une distribution des prix... Je pique un peu partout pour voir si vous sentez
encore quelque chose... N'embaucher que des loubards, faire dire la messe dans
l'atelier chaque matin, accorder une semaine de congés sur deux, rétablir
le culte de Mithra, doubler les salaires, diviser par deux les salaires, remplacer
les salaires par de la considération, calculer le bénéfice
à la semaine et chaque vendredi distribuer les excédents...
IV
LOUIS-MICHEL - (se levant brusquement) Est-ce que vous croyez en Dieu?
LE CONSEIL – Oui.
LOUIS-MICHEL – Alors, vous êtes juive?
LE CONSEIL - Non, pourquoi?
LOUIS-MICHEL - J'aurais cru. Homosexuelle?
LE CONSEIL - Non.
LOUIS-MICHEL - Est-ce par hasard que vous vivez en concubinage, étant
donné vos idées...
LE CONSEIL - Non.
LOUIS-MICHEL - Étonnant. Ne seriez-vous pas un peu communiste? Ca expliquerait
tout.
LE CONSEIL - Pas de chance: non plus.
LOUIS-MICHEL - Et... vous avez des diplômes, sérieux?
LE CONSEIL - Ah! c'est ça qui vous tracasse. Oui, j'en ai.
LOUIS-MICHEL - Vos parents sont encore vivants?
LE CONSEIL - Oui.
LOUIS-MICHEL - Et vous n'avez jamais fait de séjour en asile?
LE CONSEIL - Pas encore.
LOUIS-MICHEL - Alors, madame, vous n'avez aucune circonstance atténuante.
ELIAS - Voyons, Louis-Michel, laisse-la. Tu vois bien qu'elle est comme nous.
Elle va s'expliquer.
LE CONSEIL - Ce que nous venons de faire, c'est un exercice préliminaire
destiné...
LOUIS-MICHEL - Oui, nous savons, à élargir le trou!
LE CONSEIL - Eh oui! le trou par où l'esprit vient aux vieux messieurs...
Et ça m'a l'air fortement encrassé, ça n'a pas servi depuis
longtemps.
LOUIS-MICHEL – (furieux) Je ne permettrai pas...
LE CONSEIL - Vous voyez bien: vous vous mettez en colère! Qu'est-ce que
j'ai dit? Est-ce que mon opinion a la moindre importance? Est-ce que mes paroles
changent quelque chose à la réalité?
LOUIS-MICHEL - Non, évidemment.
CONSEII - Alors! Qu'avez-vous à perdre à m'écouter jusqu'au
bout?
LOUIS-MICHEL - Notre temps.
LE CONSEIL - Vous en avez probablement déjà tellement gaspillé
dans votre vie... Mais si vraiment vous voulez transformer votre compte-gouttes
en tuyau d'arrosage... il faut sérieusement ramoner. (Louis-Michel fait
mine de quitter la pièce)
ELIAS - Louis-Michel, je t'en prie. (au conseil) Si c'est un exercice préalable,
très bien, nous pouvons continuer... Louis-Michel, reviens... Ramonons,
ramonons gaiement.
LE CONSEIL - Je vous signale qu'en toute hypothèse mes honoraires me
sont dus.
LOUIS-MICHEL - C'est un argument (il revient). C'est le seul. Nous ne sommes
pas regardants, mais nous ne sommes pas clients à payer pour rien...
Mais ça fait cher le ramonage.
LE CONSEIL - Savez-vous combien prendrait un chirurgien pour vous déboucher
une seule petite artère?
V
LE CONSEIL - Maintenant, êtes-vous disposés à m'entendre?
LOUIS-MICHEL - Quand le vin est tiré...!
LE CONSEIL - Toutes les idées extravagantes dont, à votre demande,
je viens de vous gratifier...
LOUIS-MICHEL - Une gratification qui nous revient cher, encore une fois!
LE CONSEIL - ... ne sont pas si extravagantes que ça.
LOUIS-MICHEL - On voit bien que vous n'avez pas les pieds sur terre.
LE CONSEIL - Prenez-en une au hasard. Vous allez voir. La plus folle.
ELIAS - Lâcher un taureau.
LE CONSEIL - Retenez le principe et non pas l'application. Lâcher un taureau,
cela veut dire introduire dans l'entreprise quelqu'un de très fort, de
très entreprenant, qui pose des questions, qui secoue les habitudes,
introduit de la passion... pour de nouveaux processus, de nouvelles machines...
et qui, de temps en temps, embroche effectivement tel ou tel vieux cheval...
ELIAS - Est-ce que ce n'est pas exactement ce que tu voulais faire en embauchant
un ingénieur de méthodes?
LOUIS-MICHEL - J'en cherchais un qui n'ait pas de cornes.
LE CONSEIL - Ou alors, votre taureau, c'est une institution nouvelle: par exemple
des réunions d'ateliers où l'un de vous, messieurs, assisterait,
en pleine prise avec la réalité...
ELIAS - C'est une idée qui se tient.
LOUIS-MICHEL - Et la voie hiérarchique? Un peu accaparant de toute façon.
ELIAS - Naturellement, tu t'y vois tout de suite.
LOUIS-MICHEL - Mais pourquoi est-ce que ce serait toi?
ELIAS – Pourquoi pas ? En tout cas ce n'est pas idiot.
LOUIS-MICHEL - J'en conviens.
ELIAS - Cela ne défie pas le bon sens.
LOUIS-MICHEL - Si tu veux. Mais c'est contre mes principes.
ELIAS - Et la peste bubonique?
LE CONSEIL - Alors là, ce pourrait être l'idée que la reconquête
se fait de proche en proche, par contamination. Vous travaillez d'abord sur
un petit atelier... vous changez les hommes, vous renouvelez les méthodes,
vous trouvez un bon système de rémunération, les gens se
passionnent... On les regarde, ils font envie. Le virus est transmis, et plus
ça va, plus le mouvement s'accélère: à la fin tout
le monde y passe.
ELIAS - Intéressant. Oui, peut-être.
LOUIS-MICHEL - Il faudrait voir…
LE CONSEIL - Ainsi, chacune de mes idées farfelues pourrait donner naissance
à quelques applications fort sensées qui auraient au moins l'avantage
de secouer une entreprise qui... il n'y a qu'un quart d'heure que je suis avec
vous, mais je crois pouvoir le dire... une entreprise qui s'ennuie.
ELIAS - Eh! c'est que nous avons très peur du changement, je crois qu'on
peut le dire, n'est ce pas, Louis-Michel?
LOUIS-MICHEL - Ou alors il faudrait qu'il y ait des raisons vraiment impérieuses.
VI
LE CONSEIL - Mais comme d'une part on ne croit qu'à ses propres idées,
et que d'autre part votre tuyau à idées me paraît tant soit
peu débouché, c'est vous maintenant qui allez, sous ma conduite,
trouver vos idées tout seuls.
ELIAS - Nous! Mais... Louis-Michel, tu veux bien?
LOUIS-MICHEL - Puisqu'il le faut...
LE CONSEIL - Eh bien! messieurs, je vous demande pour quelques instants de ne
plus penser à votre entreprise, qui vous obsède, et de jeter les
yeux à côté, plus loin, plus haut dans le temps, dans l'espace...
Pouvez-vous me donner quelques exemples frappants de puissantes motivations,
du type de celle que vous voudriez voir à l'œuvre dans votre entreprise?
ELIAS - Des exemples de motivations?
LE CONSEIL - Oui, des cas concrets, des gens qui savaient ce qu'ils voulaient,
des gars qui cassent tout pour arriver à leurs fins.
LOUIS-MICHEL - Où est-ce que ça va nous conduire?
LE CONSEIL - Faites-moi confiance dix minutes. Eh bien? (Silence)
LOUIS-MICHEL - Les croisades, par exemple.
LE CONSEIL - Excellent, les croisades.
ELIAS - Les spectateurs qui vont assister à un match de football... C'est
un peu trivial, peut-être?
LE CONSEIL - Mais pas du tout. Quoi encore?
ELIAS - Un amoureux qui courtise une fille.
LE CONSEIL - Oui.
LOUIS-MICHEL - Un député qui veut se faire élire.
LE CONSEIL - Oui.
ELIAS - (Le mouvement va en s'accélérant) Un joueur de tennis
qui veut gagner.
LE CONSEIL - Oui.
LOUIS-MICHEL - Un savant qui recherche une solution.
LE CONSEIL - Oui.
ELIAS - Un général qui veut vaincre.
LE CONSEIL - Oui.
LOUIS-MICHEL – Je sais: Christophe Colomb partant pour l'Amérique.
LE CONSEIL - Oui.
ELIAS - Un adolescent passionné par la science et qui dévore les
livres.
LE CONSEIL - Dites donc, ça commence à donner!
VII
ELIAS - Mais où voulez-vous en venir?
LE CONSEIL - Vous allez voir... Je peux vous appeler Elias? Ce sera plus simple.
ELIAS - Moi... Oui.
LE CONSEIL - Elias, pourquoi est-ce que Borg, à la fin d'un match, est
très motivé?
ELIAS - Hein! Parce qu'il y a des milliers de gens qui le regardent... Et puis
ça va lui faire un bon paquet de dollars... Et puis c'est agréable
d'être le plus fort... Et puis on parlera de lui: les journalistes...
LE CONSEIL - Ca, il n'aime pas beaucoup.
ELIAS - Peut-être que ce qu'il aime, c'est refuser...
LE CONSEIL - Peut-être... Je peux vous appeler Louis-Michel?
LOUIS-MICHEL - Au point où nous en sommes!
LE CONSEIL - Louis-Michel, pourquoi est-ce que les Croisés étaient
motivés?
LOUIS-MICHEL - Oh! j'en sais certainement plus sur les Croisades que mon frère
sur Borg. Parce qu'ils avaient la foi, parce qu'ils avaient un idéal,
parce que les prédicateurs étaient excellents, parce qu'ils en
avaient assez de rester chez eux, parce que ce devait être beau, Jérusalem,
parce que ça leur faisait plaisir de partir avec leurs copains, sans
leurs femmes.
LE CONSEIL - Excellent, tout ça. Vous avez un sens psychologique aigu.
On voit que vous avez pensé à la question.
LOUIS-MICHEL - Ne me prenez pas pour un ignorant, même si je suis rétrograde!
J'ai beaucoup lu et pas mal réfléchi. Mais il faut dire que jusqu'à
présent nous ne faisions pas de relation entre... enfin, entre les affaires
et le reste. Tenez, à propos de motivation, je me souviens que Malraux
dit quelque part que les Croisés réunis en armes dans l'église
de Vézelay faisaient tellement cliqueter leur quincaillerie qu'il leur
était physiquement impossible d'entendre la voix de Godefroy de Bouillon
qui les exhortait du haut de la chaire: et pourtant ils partaient!
LE CONSEIL - Et pourtant ils partaient! Exemple à méditer... Vous
voyez qu'il suffit de secouer un peu l'arbre pour en faire tomber les fruits.
LOUIS-MICHEL - C'est vrai que c'est étonnant. Et vous pensez que les
ouvriers...
LE CONSEIL - Si vos ouvriers ne se sentent pas un peu des Croisés, ça
ne marche pas. Et vous, Elias, le député vous inspire?
ELIAS - Pourquoi il est motivé?
LE CONSEIL - Oui.
ELIAS - Parce que... i1 a des inquiétudes sur lui-même, parce que
c'est agréable de manipuler les gens et de leur faire faire ce que l'on
veut, parce qu'il pourra obtenir des faveurs pour ses amis, parce qu'on parlera
de lui, parce qu'il pourra faire du mal à ses ennemis, parce qu'il deviendra
peut-être un jour Président de la République... Je ne vois
plus.
LE CONSEIL - Ce n'est déjà pas mal. Et Christophe Colomb, Louis-Michel?
LOUIS-MICHEL - Parce qu'il poursuivait son rêve, parce qu'il mettait au
défi toutes les facultés de théologie qui soutenaient que
la terre était plate, parce que sur les mers et dans les terres lointaines
il serait le seul maître, parce qu'il avait un furieux besoin de prendre
des risques...
LE CONSEIL - Et les spectateurs d'un match de football, Elias?
ELIAS - Parce qu'ils s'ennuient le dimanche, parce qu'ils s'identifient aux
joueurs, parce que ça leur donne des sujets de conversation, parce qu'ils
aiment se faire peur...
VIII
LE CONSEIL - Savez-vous que j'ai beaucoup d'admiration pour vous? Il y a une
demi-heure, vous faisiez frein des quatre fers pour ne pas vous laisser entraîner
dans une démarche inconnue de vous. Et voilà maintenant que vous
caracolez sur les vastes plaines de l'imagination.
ELIAS - C'est ça, la créativité?
LE CONSEIL - Naturellement, c'est ça.
LOUIS-MICHEL - Mais tout ça, nous le savions...
LE CONSEIL - Si vous ne l'aviez pas déjà su, vous n'auriez pas
pu le trouver.
ELIAS - C'est assez surprenant!
LE CONSEIL – Mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que, bien que
le sachant, vous soyez arrivés à le trouver.
ELIAS - Et la motivation, c'est ce que nous avons dit?
LE CONSEIL - Vous ne le sentez pas?
ELIAS - Cotonou n'avait pas été aussi clair. Et puis il ne nous
avait rien laissé dire.
LOUIS-MICHEL - Bien, nous caracolons… Mais où est-ce que ça
nous mène?
LE CONSEIL - Excellente question: je ne l'élude pas. Revenons à
votre personnel. Vous venez de faire, en quelques trois minutes, la liste à
peu près exhaustive des raisons qui font que quelqu'un peut être
motivé: l'admiration, la richesse, la distraction, l'ambition…etc.
etc. Revenons chez vous: pouvez-vous me citer une seule raison pour laquelle
votre personnel aurait la plus petite raison de s'enthousiasmer?
ELIAS - Eh bien… je ne sais pas, moi...
LOUIS-MICHEL - Enfin peut-être... la fierté.
LE CONSEIL - Quelle fierté?
LOUIS-MICHEL - D'appartenir à la société Ledru-Bouilli,
ancienne et de bonne tradition.
ELIAS - Tu es ridicule, voyons. Moi-même, j'en rougis quelquefois. Quand
on voit où nous en sommes!
LOUIS-MICHEL - Elias!
ELIAS - Il vaut mieux l'avouer. Et toi tu n'es pas tellement fier non plus.
Je t'écoutais hier discuter avec le Crédit du Nord…
LOUIS-MICHEL - Jamais de la vie!
LE CONSEIL - Une autre raison peut-être?
LOUIS-MICHEL - L'intérêt...
LE CONSEIL - Ils gagnent beaucoup d'argent?
LOUIS-MICHEL - Non. Je voulais dire...
LE CONSEIL - Que ça les intéresse?
ELIAS - Mais pas du tout. C'est parfaitement abrutissant.
LOUIS-MICHEL - Je ne te permettrai jamais de dire que c'est abrutissant. Moi
je les connais bien: ce travail répétitif est le seul qu'ils recherchent
vraiment. Surtout les femmes: ça comble leurs aspirations. Pendant qu'elles
travaillent, elles peuvent penser à autre chose.
ELIAS - Mais enfin, tu dis cela parce que ça t'arrange...
LE CONSEIL - Vous n'avez pas l'air d'accord là-dessus?
ELIAS - Pas du tout.
LE CONSEIL - Vous voyez une autre raison?
LOUIS-MICHEL - Oui, la sécurité.
LE CONSEIL – La sécurité de l'emploi?
LOUIS-MICHEL - Oui.
ELIAS – En aucune façon… Si tu t'imagines qu'ils ne sentent
pas les difficultés dans lesquelles nous nous débattons! Ils se
moquent de nous...
LOUIS-MICHEL - Je te dis que leur confiance en nous est absolue.
LE CONSEIL - Peut-être viennent-ils chez vous pour recevoir des compliments,
ou prendre conscience de leurs possibilités... comme Borg?
ELIAS - Il y a longtemps qu'ils ont atteint leur seuil d'incompétence.
Quant à la maîtrise, elle n'a qu'une méthode: l'engueulade.
LOUIS-MICHEL - Pas du tout: nous avons une excellente maîtrise, attentive,
dévouée, respectueuse.
ELIAS - Bien sûr, ils s'aplatissent devant toi. Et tu as fini par les
payer tellement qu'on ne peut plus s'en débarrasser.
LOUIS-MICHEL - Écoute, faisons venir Louvier: il nous dira...
ELIAS - Louvier! Mais il y a trois mois qu'il est parti. Tu ne le savais pas?
LOUIS-MICHEL - Louvier n'est pas parti: je l'ai rencontré hier, avec
sa petite barbiche.
ELIAS - Louvier n'a pas de petite barbiche: c'est Chaudier que tu as vu.
LOUIS-MICHEL - Mais alors? Le contrôle qualité?
ELIAS - On l'a supprimé depuis deux ans!
LOUIS-MICHEL - Tu m'en diras tant.
IX
ELIAS - Elias, j'ai honte.
LOUIS-MICHEL - Pour une fois je suis de ton avis.
ELIAS - Nous avons fait venir cette dame pour nous résoudre un problème,
et non seulement nous ne savons pas quel problème nous devons lui poser,
mais nous nous mettons à nous disputer devant elle.
LOUIS-MICHEL - Naturellement, tu es d'un tempérament si pessimiste...
ELIAS - Et toi tu vis toujours dans tes illusions... Nous n'allons pas recommencer...
Eh bien, voilà, madame, comme ça vous savez tout, et d'abord que
nous ne sommes pas d'accord. Et si nous ne sommes pas d'accord entre nous, comment
est-ce que notre personnel pourrait être d'accord avec nous.
LE CONSEIL - Je n'aurais pas osé vous le dire moi-même.
LOUIS-MICHIEL - Elias, il faut que nous en ayons le cœur net.
LE CONSEIL - La résolution d'un problème commence toujours par
aller reconnaître les faits... Jusqu'à présent, vous m'avez
demandé des idées: nous en avons trouvé. Mais les idées
ce n'est rien. Je dirai même que l'important pour commencer, c'est de
ne pas se faire d'idées. Ma foi, vous venez de le découvrir vous-même.
LOUIS-MICHEL - Alors comment est-ce que nous allons faire?
LE CONSEIL - Là aussi, à vous de me le dire. Sur la cinquantaine
de raisons classiques qui font qu'un personnel est démotivé, il
doit bien y en avoir une dizaine qui sont à l'œuvre chez vous.
ELIAS - Comment ça? des raisons? Par exemple?
LE CONSEIL - Par exemple que le système de paie est inadapté,
que le travail est mal réparti, que le planning fonctionne mal, qu'il
fait trop chaud, ou trop froid...
ELIAS - Ah! c'est ça que vous voulez dire. C'est tout bête. Il
suffit d'y penser.
LE CONSEIL - Mais oui, c'est tout bête. On s'imagine toujours que ce sont
les grandes valeurs éternelles qui foutent le camp, que c'est la morale,
avec un grand M, qui se déglingue. Mais non. Il y a toujours des motifs
très concrets, tout à fait triviaux. Le personnel ne se démotive
pas pour le plaisir. Vous ne croyez pas à la causalité?
ELIAS - Si… Je trouve que votre démarche est bien scientifique!
LE CONSEIL - Elle l'est. J'ai fait l'École polytechnique, je suis ingénieur
en électronique, spécialiste de la cybernétique.
ELIAS et LOUIS-MICHEL - (se levant) AAAh!...
LE CONSEIL - J'aurais pu m'intéresser aux ordinateurs mais ce n'était
pas assez subtil... Ca vous étonne?
ELIAS - Je pensais que vous étiez vaguement psychologue ou quelque chose
comme ça...
LOUIS-MICHEL - Vous renversez toutes les idées que nous nous faisions.
LE CONSEIL - Quand vous aurez fini de vous imaginer les choses... De nous trois,
c'est vous qui êtes les rêveurs.
LOUIS-MICHEL - Pourtant nous avons les pieds sur terre. Nous conduisons une
entreprise.
LE CONSEIL - Oui, mais vous êtes en train de quitter la route.
ELIAS - C'est bien ce que j'essayais de te dire.
LE CONSEIL - Avant de chevaucher les cavales de l'imagination, il faut reconnaître
le terrain. Sans quoi vos cavales se casseront la figure au premier galop.
ELIAS - Il faut donc que nous allions voir sur place, dans les ateliers, interroger,
poser des questions, comprendre... ?
LE CONSEIL - Ce qu'il y a de merveilleux dans mon métier, c'est quand
on arrive au moment où les clients se conseillent eux-mêmes. Et
ils le font très bien. D'ailleurs les seuls conseils qu'on puisse recevoir
sont ceux que l'on se donne à soi-même... Mais oui: allez voir
sur place. C'est ce qu'il faut faire. Sans quoi vous serez éternellement
comme un singe devant un ordinateur qui tape au hasard sur le clavier pour essayer
d'avoir des cacahuètes.
LOUIS-MICHEL - Votre comparaison est offensante.
LE CONSEIL - Pardon! Elle recouvre en fait une pensée très affectueuse.
ELIAS - Elle a raison, Louis-Michel.
LE CONSEIL - Vous vous imaginiez que j'allais vous toucher du bout de ma baguette
de fée, vous donner une solution miracle, vous faire boire la potion
magique. Pour le moment, je vous demande simplement d'être rigoureux et
volontaires. Vous mettrez des années à résoudre en profondeur
le problème que vous m'avez posé. Savez-vous quelle est la mère
de l'imagination? C'est l'énergie.
LOUIS-MICHEL - Elle a raison, Elias.
LE CONSEIL - Si vous désirez que nous allions plus loin dans l'étude
de ce problème, vous me le ferez savoir. Pour aujourd'hui ma consultation
est terminée.
LOUIS-MICHEL - Déjà!
LE CONSEIL - Mais oui. Maintenant il faut que vous digériez ce que vous
avez découvert et que vous vous concertiez: je ne ferai rien si vous
n'êtes pas totalement d'accord.
ELIAS - Je n'imaginais pas que vous alliez nous faire la morale. Mais puisque
vous êtes ingénieur en cybernétique...
LE CONSEIL - Détecter un dysfonctionnement, lui apporter un correctif:
cybernétique, créativité, évolution, morale et politique
sont une seule et même chose.
ELIAS - Et c'est à Polytechnique que tout ça ... ?
LE CONSEIL - Qui sait... Pourquoi pas?
LOUIS-MICHEL - Encore une fois nous nous faisions des idées.
LE CONSEIL - Ne recommencez pas...! Au revoir, Elias. Au revoir, Louis-Michel
... (elle sort)
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